16/06/2018

Lorsque le football devient l’antichambre de l’enfer

seville.jpgJe ne savais pas encore ce qu’était un corner mais je collectionnais déjà les vignettes Panini. Je ne me souviens pas d’avoir collé les images de Harald Schumacher, Patrick Battiston ou Alain Giresse dans l’album du Mondial 1982. J’ignorais évidemment que tous trois seraient aussi les héros de ce qui allait devenir une tragédie et s’inscrire comme l’une des dates fondamentales de l’histoire du football. Le 8 juillet 1982, Séville, la demi-finale France - RFA. Une agression terrible, un joueur dans le coma, un arbitre qui ne bronche pas, une chaleur infernale, un score qui ne bouge pas, et in fine un scénario aussi cruel que dément. Les deux équipes terminent sur une égalité. 1 à 1. Débutent les prolongations. La France domine. Puis mène 3 à 1. Le score idéal, à dix minutes du coup de sifflet final. Il n’y a pas encore de but en or, règle stupide aujourd’hui abandonnée, et la France de Platini se croit déjà au paradis. Mais survient l’impensable. L’Allemagne remonte les deux buts d’écart. En une poignée de minutes. Les prolongations s’achèvent. 3 buts partout. Le cœur au bord des larmes, peut-être en pensée avec leur coéquipier transporté aux urgences, les Bleus, comme leurs adversaires, se traînent aux tirs au but. La loterie ne laissera rien passer. Une première série ne partage pas les équipes. Ulrich Stielike rate son penalty, Didier Six aussi. 4 à 4. Il faut aller à la mort subite. Chaque équipe envoie un tireur au casse-pipe. Le premier qui rate provoque la chute fatale. Ce sera Maxime Bossis. Schumacher repousse son tir. Juste derrière, Horst Hrubesch offre la balle de match à son équipe.

L’Allemagne triomphe, la France pleure. Les joueurs retournent effondrés au vestiaire. Anéantis. Je n’ai jamais vu le match en direct, et m’en souviens pour l’avoir écouté à la radio, depuis un lit d’hôpital où j’étais cloué. Je me souviens du moment de l’agression et du commentateur sportif (suisse, probablement) qui criait au scandale à la radio (romande, sans doute). Je me rappelle qu’on ne parlait plus que de cet incident. Comme s’il s’agissait du moment clé du match. Je me souviens encore de la tournure prise par les événements dans les jours qui ont suivi. Du spectre du nazisme, de la comparaison avec les SS, des excuses officielles d’un pays à un autre, de la dimension politique que revêtait l’événement, et de l’Italie qui allait finalement «venger» la France en battant la RFA en finale. Plus récemment – c’est-à-dire il y a une dizaine d’années -, j’ai découvert les images d’une conférence de presse commune réunissant Schumacher et Battiston. Simulacre de réconciliation. Des efforts diplomatiques consentis pour apaiser les tensions. Sur le 8 juillet 1982, il y eut des hectolitres d’encre versées, des livres, des films, et récemment une pièce de théâtre jouée par des amateurs et mise en scène près de Paris par un Suisse, Massimo Furlan. Son titre ? Cauchemar de Séville. Dans un documentaire télévisuel, Un 8 juillet à Séville, Schumacher n’exprime aucun regret, et les Bleus de l’époque et de l’équipe Platini retournent dans le stade de Séville, et y miment sauf erreur certaines actions. La portée mythologique de cette rencontre, souvent comparée à une tragédie grecque, la folie qui ce soir-là imposa ses diktats scénaristiques dans une partie où rien, décidément, ne se déroula comme prévu - mais qui prévoit qui, sinon les imbéciles qui parient en se jurant avoir raison ou les commentateurs sûrs de leur fait s’arcboutant sur ce réalisme détestable brandi lors de chaque analyse ou presque ? – est indéniable.

Le football ne s’était pas encore démocratisé, les Français n’avaient pas encore remporté la Coupe du monde, le phénomène était confiné à sa dimension populaire (énorme) et on ne se devait pas d’affirmer y adhérer ou de prétendre le rejeter. En règle générale, les hommes aimaient, les femmes pas. Ou alors elles suivaient, de loin, sans savoir ce qu’était le hors-jeu, sexisme dialectique toujours d’actualité. Les gosses étaient conditionnés par le marketing Panini, mais France Football était un journal de spécialistes. Les vieux disaient déjà que c’était mieux avant et les réacs restent d’ailleurs toujours aussi nombreux à s’intéresser à ce sport. Certes, on en parlait moins et ce «on» désigne évidemment les médias. Je ne me souviens pas à partir de quand les différentes chaînes ont diffusé l’ensemble des matchs, mais je suppose que c’est il y a longtemps. Il y avait des légendes – Pelé, Cruijff –, mais chaque décennie se découvre les siennes, Neymar ou CR7 aujourd’hui, et chaque pays espère en détenir une. Le nationalisme demeure total. Il fait pleurer certains et dégoûte certains autres. Chaque but est susceptible d’ébranler une nation, chaque victoire de la précipiter dans une communion qu’aucun autre sport n’atteint. Rappelons-nous des Champs-Elysées en 98, le soir de la victoire des Bleus, et même de Genève et des klaxons frontaliers qui se prolongèrent jusqu’à l’aube. Revoyons les images des Coréens en folie, tout Séoul bondissant, lors de leur victoire contre l’Italie en quart de finale en 2002 (et peu importe la polémique qui s’ensuivit, c’est là un autre sujet).

Rappelons-nous a contrario du désarroi du peuple brésilien en 2014, lorsque son équipe se fit humilier, voire étriller 7 à 1 par l’Allemagne. Les réflexes patriotiques en engendrent d’autres. On aime le Brésil parce qu’il fait figure de favori, on le déteste pour les mêmes raisons. L’Allemagne n’a pas la même popularité que les pays latins, du moins pour certains pâtres d’un racisme à rebours, ceux-là même qui parlent par formules. Débattu dans les cafés, beuglé par les buveurs de bière, le foot est aussi analysé par les intellos. Les uns n’aiment guère les autres, ce qui ne change rien aux habitudes et mœurs. Je me souviens enfin, depuis quelques années, espérer à nouveau vivre un jour un autre Séville, soit un match de cette dimension-là, où la grandeur de la partie réside autant dans la défaite que dans la victoire, et même au-delà, puisque de Séville, presque tout le monde, parmi ceux qui l’ont, de près ou de loin, vécu, possède son propre souvenir, réifié ou non. Si d’aventure un France-Allemagne devait survenir cette année, on en reparlerait inévitablement. Tout reviendrait sur le tapis.

En attendant, difficile de savoir comment la Coupe du monde 2018 rebattra ou non les cartes du football et si un match d’anthologie surviendra. Les premières rencontres ont dessiné des contours en mode flou artistique. Les Bleus ont prévisiblement battu l’Australie avec de la chance et de la réussite (2 à 1, dont un penalty plus que généreux accordé aux Français, nous sommes d’accord). Portugal et Espagne ont joué les coqs sans se départager (3 à 3, très beau match). L’Argentine a butté sur l’Islande, qu’on se réjouit de retrouver deux ans après leur parcours jouissif à l’Euro (1 à 1). Le Maroc a trébuché face à l’Iran (0 à 1, pas vu). Et l’Egypte s’est inclinée devant un Uruguay moyen (0 à 1). Pour le reste, je vous renvoie aux commentaires des «vrais» spécialistes. Je bloguerai cette année de manière très irrégulière sur ce Mondial.

 

18:07 Publié dans Football, Mondial 2018 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |

12/06/2018

Ils nous ont quittés en avril 2018

avicii.jpgMilos Forman (4), Isao Takahata (2), l’un des frères Taviani, le Brésilien Pereira dos Santos : avril vit le départ de plusieurs maîtres, petits ou grands. Mais également celui d’une idole de la jeunesse mondiale, le DJ suédois Avicii (1), qui se serait suicidé dans sa chambre d’hôtel avec des bris de verre, information toujours pas officiellement confirmée. Il avait 28 ans. La chanson française a perdu Jacques Higelin (3) et Rose Laurens. Et le 9e art F’Murr. Voici comme chaque mois la liste des principaux disparus dans le monde du cinéma et de la culture.

Michael ANDERSON, réalisateur britannique (30 janvier 1920 - 25 avril 2018).
Susan ANSPACH, actrice américaine (23 novembre 1942 - 2 avril 2018).
AVICII, disc jockey suédois (8 septembre 1989 - 20 avril 2018).
Véronique COLUCCI, ex-femme de Coluche, administratrice des Restaurants du Coeur (27 septembre 1948 - 6 avril 2018).
F'MURR, auteur de bandes dessinées français (31 mars 1946 - 10 avril 2018).
Patrick FONT, humoriste français (27 septembre 1940 - 6 avril 2018).
Milos FORMAN, réalisateur tchécoslovaque (18 février 1932 - 13 avril 2018).
Juraj HERZ, réalisateur slovaque (4 septembre 1934 - 8 avril 2018).
Jacques HIGELIN, acteur et chanteur français (18 octobre 1940 - 6 avril 2018).
Rose LAURENS, chanteuse française (4 mars 1953 - 30 avril 2018).
Gianfranco PAROLINI, scénariste et producteur italien (20 février 1925 - 26 avril 2018).
Nelson PEREIRA DOS SANTOS, réalisateur brésilien (22 octobre 1928 - 21 avril 2018).
Joel SANTONI, réalisateur français (5 novembre 1943 - 18 avril 2018).
Isao TAKAHATA, réalisateur japonais (29 octobre 1935 - 5 avril 2018).
Vittorio TAVIANI, cinéaste italien (20 septembre 1929 - 15 avril 2018).
Verne TROYER, acteur américain (1er janvier 1969 - 21 avril 2018).

takahata.jpghigelin.jpg

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24/05/2018

Variations autour de l’infini (1)

infini.jpgL’infini est un concept purement mathématique qui ne recouvre aucune réalité physique. Cette vérité est dure à entendre, et encore plus malaisée à comprendre. Affirmer, penser ou croire l'inverse repose sur une confusion fréquente entre l’immensément grand et l’infini en soi, autrement dit ce qui n’a pas de fin. Dans les deux cas intervient la notion de comptage, qui, là aussi et dans les deux occurrences, dépasse souvent une vie humaine, et même une vie remontant à, mettons, dix générations, ce qui pour certains peut représenter, à défaut de l’être, l’infini. On tend souvent vers l’infini, et pas seulement dans les limites en mathématiques, mais on ne l’égalise jamais. Car l’infini n’est pas un nombre, il est ce vers quoi on tend (ou pas), un symbole, si l’on préfère (représenté par le lemniscate), que la vision de deux miroirs qui se font face permet d’entrevoir. Ce qui est immensément grand, même lorsque c’est hors de portée de notre entendement – les bornes de l’univers, le nombre d’atomes contenus dans la Voie lactée, et autres collections d’objets plus ou moins analogues – est par définition impossible à compter dans un laps de temps contenu entre douze mois et mille ans, par exemple. Laps de temps fermé donc fini. Tout ce qui est physique s’inscrit dans semblable intervalle et possède une borne. Le nombre d’atomes contenus dans l’univers est fini. Le nombre de nos ancêtres, même à supposer qu’on puisse remonter aux origines de notre espèce, également.

Le nombre de livres possible est lui aussi fini (relisez La Bibliothèque de Babel de Borges, qui en fournit d’élégantes preuves). Le nombre de films possible est à son tour fini. Il suffit pour cela de décomposer chaque photogramme en milliers de particules lumineuses puis d’y appliquer le schéma borgesien. Le nombre obtenu sera gigantesque, il faudra encore le multiplier par le nombre de photogrammes combinés à tous les autres, dans une incessante spirale, et on obtiendra un nombre sans doute trop petit pour être contenu dans une bibliothèque qui aurait la taille de notre système solaire. Il n’empêche que cela resterait un nombre fini. Le même raisonnement aboutit à des paradoxes. Le nombre d’espèces contenues dans l’univers entier est fini, tout comme le nombre de sites internet envisageables, celui des fruits, légumes et mauvaises herbes qui pousseront sur terre jusqu’à la fin du monde, et les secondes égrenant la somme de toutes les vies humaines apparues depuis le début de l’humanité. Idem pour les individus, tous différents entre eux, mais pas de manière infinie.

La perspective mathématique ouvre d’autres horizons. Il y existe des nombres univers. Et infinis (mais l’un est le corollaire de l’autre, si on me permet ce raccourci sémantique). Projections mentales, non représentables. Exemple ce nombre constitué de la suite de tous les entiers, de leur concaténation, suite pour le coup infinie. Il contient n’importe quelle séquence finie possible de chiffres autant de fois qu’on le désire. On suppose que Pi et racine carrée de 2 sont des nombres univers, mais ce n’est pas prouvé. Je puis même supposer qu’ils ne le sont pas, aucune preuve, y compris par l’absurde, ne pourra étayer mes convictions. Et puis il y eut Cantor, qui découvrit l’impensable, des infinis de tailles différentes. Les transfinis, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, ensembles avec ou sans bijections, dénombrables ou pas, inclusions sans fin et hypothèse du continu, aujourd’hui considérée comme indécidable.

Et ceci amène cela. Les problèmes non résolus en mathématiques coincent tous sur leur infinitude. Démontrer l’hypothèse de Riemann reviendrait à passer en revue tous les zéros (non triviaux) de la fonction zêta, jusqu’à l’infini. Certains y sont parvenus pour des très grands nombres, mais même un milliard de milliard de milliards reste dérisoire par rapport à l’infini. La conjecture des premiers jumeaux ne pourra se prouver que lorsque son infinitude sera domptée. Semblable perspective terrorisa plusieurs générations de chercheurs qui butèrent sur le théorème de Fermat. Jusqu’à ce qu’Andrew Wiles, au XXe siècle, résolve l’affaire et atteigne le Graal après plus de 350 ans d’échecs. Et s’il fond en larmes lorsqu’il l’évoque dans un documentaire à lui consacré, au moment où il réalise qu’il a dompté Fermat, s’il éclate en sanglots à cet instant précis, c’est parce qu’il sait qu’il vient de toucher l’infini. Le geste est sublime, il ne survient qu’une fois par siècle et vaut tous les trésors de ce monde fini qui est le nôtre.

14:01 Publié dans Mathématiques, Sciences | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |