09/11/2014

Géométrie et perspectives dans "National Gallery"

national-gallery2.jpgTrois choses attirent notre attention dans cette image. Le bras tendu de la jeune femme qui dessine, son carnet de croquis et l'amorce d'un tableau, en haut à gauche. On ne distingue pas réellement le motif qu'elle dessine, et du tableau, on ne voit qu'un fragment empêchant toute identification, même si on devine clairement qu'il s'agit d'un portrait. L'image est bel et bien centrée sur la jeune femme, étudiante en beaux-arts ou en dessin, la vision seule de National Gallery, documentaire fleuve de Frederick Wiseman, étant susceptible de nous livrer des éléments de réponse. Elle est concentrée, et son geste semble correspondre à une mesure qu'elle fait, et, par projection, à une réappropriation de l'espace autour d'elle. En cela, elle représente une métaphore possible du travail de Wiseman, qui s'est installé quelques mois dans la National Gallery, accumulant les séquences les plus diverses, dévoilant des choses, en accentuant d'autres, s'immisçant partout, dans une démarche qui s'apparente elle aussi à une réappropriation.

On remarque encore ici que les cadrages ne sont jamais aléatoires. Et qu'ils répondent au contraire à des choix, parfois même à des critères esthétiques. Le bras de la jeune femme correspond ainsi à une diagonale coupant l'image en deux. La découpe du tableau derrière elle cadre à son tour entièrement, via la profondeur de champ, son visage, ainsi contenu à l'intérieur du cadre doré qu'on aperçoit. Enfin, la notice explicative accompagnant le tableau se détache telle un carré sur le mur, autre élément géométrique renforçant la rigueur d'un plan où Wiseman casse pourtant l'harmonie. Cette image, in fine, représente un tableau dans un tableau, un cadre dans un cadre. Ce n'est pas un hasard si ce visuel se retrouve sur certaines affiches du film, mais sous un autre cadrage. Voyez plutôt:

national-gallery3.jpg

En élargissant le cadre, on réalise tout à coup que les deux femmes, celle au premier plan et celle portraitisée dans le tableau, se tournent pratiquement le dos et que leurs regards divergent. Pur hasard? Oui, mais les hasards aiment se mêler de création. La diagonale du bras a disparu - elle n'est plus qu'un segment de droite coupant l'image aux deux tiers - et le cahier de dessins attire moins l'attention. Seul le petit carré blanc conserve sa position centrale. L'être humain et l'art se trouvent ici en position d'égalité. Un constat déterminant dans l'oeuvre de Wiseman.

National Gallery est actuellement à l'affiche en salles.

23:29 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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