09/12/2014

"Mr. Turner", un peintre parmi les hommes

turner.jpgDu foisonnement ne surgit pas forcément la clarté. Que fixe-t-on en premier sur cette image? La réponse ne coule pas de source. Au centre, un personnage un peu bedonnant (Timothy Spall), portant sacoche et chapeau-claque. Devant lui, deux autres hommes juchés sur un escabeau, donc plus hauts que lui. Le premier a des pinceaux et une palette à la main. Le deuxième également, mais il est le seul à s'être délesté de ses veste et chapeau, tous deux posés sur une échelle, comme on peut le voir dans le dos de Timothy Spall. Enfin, à gauche et à droite du cadre, deux autres individus s'affairent à des tableaux. Des tableaux, la pièce en regorge. Même si certains frappent davantage l'oeil, il y en a trop pour qu'on puisse les englober, les visualiser, les détailler, les détacher l'un de l'autre. Les murs en sont recouverts jusque dans leurs moindres recoins, s'opposant ainsi à la muséographie traditionnelle qui suppose une mise en scène minimum de l'espace autour des toiles, ainsi que des notices explicatives souvent aussi nécessaires qu'enrichissantes. Ici, le trop annule toute volonté d'observation, voire toute possibilité d'identification, et le détail n'existe plus.

Cette scène de Mr. Turner se déroule dans l'une des salles de la Royal Academy, en 1832, soit quelques années avant que l'institution ne prenne ses quartiers temporaires à Trafalgar Square. On y restaure, on y jauge, on y mesure, on y calcule, on y évalue. On y peste, aussi. Tel est le cas de Joseph Mallord William Turner, qui dans le film se suppose (du moins selon le point de vue exprimé par le metteur en scène Mike Leigh) au-dessus de la mêlée et des auteurs de croûtes qu'il juge fréquemment avec mépris. Cette image redistribue les cartes, puisqu'il devient ici celui qui est soit en dessous des autres, soit celui auquel on tourne le dos. Sa bonhommie un rien constipée s'oppose même à l'arrogance compassée de l'homme avec lequel il converse. Sauf que Turner ne regarde pas vraiment ce dernier. Son regard paraît se balader au niveau des pinceaux. Une autre valeur de cette même séquence va me permettre de nuancer:

Mr TURNER.jpg

On y voit clairement Turner toiser du regard son interlocuteur, mais d'en bas. Ce qui suggère une inversion des rapports humains et des codes usuels de la représentation sociale. On peut supposer que malmener ces codes est aussi ce qui a pu intéresser Mike Leigh dans ce film. On peut le voir ci-dessous en train de régler un plan dans le même décor, face à un mur de tableaux et au milieu d'un groupe de figurants. Il se trouve dans une position analogue à celle de son personnage dans le résultat final. Un hasard? Peut-être pas...

leigh.jpg

Mr. Turner est actuellement à l'affiche en salles.

22:49 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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