31/01/2015

"Qu'est-il arrivé à Baby Jane?", l'art de la cruauté

babyjane.jpgUne vieille femme et une poupée. Les similitudes ne sont pas le fruit du hasard. Même coupe de cheveux, chemise identique, maquillage analogue. Les rictus, quant à eux, diffèrent. Bette Davis, qu'on aura immédiatement reconnu sous le maquillage, grimace sans qu'on sache si son visage exprime joie ou effroi. Quant à sa poupée, elle ne bronche pas. Ne vieillit pas. Et semble afficher ce sourire éternel qu'arborent parfois les mannequins de cire. Le fond, lui, est uniforme, presque abstrait. Ces deux personnages sont en réalité le même. Baby Jane, star enfant, vedette du muet, actrice et chanteuse déchue, oubliée de tous, et surtout de ce public qui l'avait placée sur un piédestal. Qu'est-il arrivé à Baby Jane? (What Ever Happened to Baby Jane?) est un film d'une grande cruauté, au point que certains le rattachent même au genre du cinéma d'horreur. Robert Aldrich y dirige deux monstres sacrés, Bette Davis et Joan Crawford, jouant de leur supposée rivalité - il semble que les deux comédiennes se haïssaient réellement, mais certaines interviews tardives de Crawford nuancent quand même cette assertion - et de leurs statuts de stars du passé, finalement comparable aux personnages qu'elles incarnent dans ce film.

Mais Qu'est-il arrivé à Baby Jane? est aussi une oeuvre d'une rare modernité, par la richesse des thèmes qu'elle aborde. Le vieillissement et la mort, la schizophrénie, le complexe d'Oedipe, l'aveuglement lié à la gloire et l'oubli, la manipulation de l'autre, la précarité et les modes, le cinéma et le spectacle, la représentation et le contrôle de l'image. Certains de ces thèmes, de par leur universalité, résonnent curieusement avec des phénomènes actuels, telle la téléréalité. Sauf qu'ici, il y a une mise en scène au millimètre et un immense cinéaste capable d'aborder à peu près n'importe quel sujet et d'en tirer un grand film. Sorti en 1962, Qu'est-il arrivé à Baby Jane? a longtemps été un film difficile à voir (faute de diffusion). Il s'agit bien sûr d'un chef d'oeuvre.

Qu'est-il arrivé à Baby Jane? (What Ever Happened to Baby Jane?) sera projeté lundi 2 février à 20 heures à l'auditorium Arditi, dans le cadre du cycle Visions d'Hollywood du Ciné-club universitaire.

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30/01/2015

"Le Voyage fantastique", une exploration corporelle

voyage-fantastique10.jpegCes costumes font datés. Tout comme l'engin dans lequel ces astronautes embarquent (photo ci-dessous), le choix des couleurs, vaguement pop, et la façon de cadrer. Si ces visuels renvoient clairement aux années 60 - le film dont ils sont tirés date de 1966 -, ils sont en revanche trompeurs. Car contrairement à ce qu'on pourrait croire, et que le titre du film, Le Voyage fantastique, peut laisser entendre, il ne s'agit pas ici d'exploration spatiale, mais de son inverse. A savoir une expédition dans l'infiniment petit. "Infiniment" cependant très relatif, les explorateurs du film s'embarquant en réalité dans un voyage à travers le corps humain. Veines et artères servent donc de conduits, d'autoroutes, dans un récit reflétant une obsession récurrente chez l'humain, celle de concilier le macroscopique et le microscopique. Ou l'interstellaire et le quantique, qui sont souvent paradoxalement aussi invisibles l'un que l'autre.

voyage2.jpgEn 1966, Richard Fleischer s'amusait à conter cette odyssée d'un genre nouveau. Quelques années plus tôt, en 1957, un thème analogue avait inspiré Jack Arnold dans L'Homme qui rétrécit. Mais ce rapport entre l'homme et l'infiniment petit n'inspirera que rarement les scénaristes par la suite. Citons Chérie, j'ai rétréci les gosses (Honey, I Shrunk the Kids), de Joe Johnston en 1989. On doit pouvoir en trouver d'autres, mais dans tous les cas, c'est un peu maigre. Ces quelques considérations font du Voyage fantastique de Fleischer un film unique en son genre, dans tous les sens du terme, le cinéma fantastique et de science-fiction étant très avare du thème. Et même si l'ensemble fait daté, il conserve une saveur qui est celle de la naïveté et de l'enfance, cette époque où on pense encore que tout est possible. Y compris d'aller se promener dans le corps humain. Bon voyage.

Le Voyage fantastique sera projeté le 1er février aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'un week end autour de Richard Fleischer.

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29/01/2015

"L'Etrangleur de Boston", le split screen à son apogée

etrangleur-de-boston-5.jpgUne main s'emparant d'un couteau, une autre extirpant un marteau d'un tiroir, une femme regardant par l'entrebâillement d'une porte, un chien la gueule ouverte, juste devant une personne qui dort ou qui est morte. L'ensemble dégage un sentiment d'inquiétude, voire de terreur ou d'horreur. Composé de sept images différentes, ce plan est un exemple de split screen, procédé couramment utilisé au cinéma dans les années 70, et plus récemment relancé par la série 24 heures chrono. Implicitement, les actions des différents cadrages sont censées être simultanées et même synchronisées.Une règle qui semble pourtant mise à mal dans le morcèlement ci-dessus, lequel donne plutôt l'impression d'actes qui se suivent et qui n'ont pas tout à fait lieu en même temps.

Sorti en 1968, L'Etrangleur de Boston reste l'un des films où le procédé du split screen (littéralement, écran divisé) a été le mieux utilisé. Richard Fleischer y met en scène un fait divers célèbre avec un réalisme glacé, brisant en quelque sorte les sacro-saintes règles du suspens qui prévalaient jusqu'alors dans le polar ou plus généralement dans le film à suspens. La fragmentation de l'écran, qui non seulement résonne avec la personnalité schizophrène du tueur, crée une harmonie du malaise aussi troublante que remarquable. Le spectateur se trouve en alternance dans la peau du tueur et dans celle des témoins qui l'entourent. Malgré les années, L'Etrangleur de Boston n'a absolument pas pris une ride. Un chef d'oeuvre pas si connu que ça.

L'Etrangleur de Boston sera projeté le 31 janvier aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'un week end autour de Richard Fleischer.

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