04/03/2015

"Two Years at Sea", un monde au-delà des images

twoyearsatsea.jpgUn noir et blanc envoûtant, un grain de pellicule - 16 mm - comme on n'en voit (hélas) presque plus, une silhouette fantomatique sur une curieuse embarcation, la tranquillité résiduelle d'une surface aquatique dans laquelle tout semble se dédoubler, comme dans un jeu de symétrie fantasque et diaphane. Et surtout le mystère, d'une immanence perceptible, qui entoure un plan dont l'immédiateté esthétique signale déjà la présence d'un univers. Un peu de Bela Tarr, quelque chose de Dwoskin, une filiation vers Pedro Costa, vers Sokourov également, et je pourrais en citer d'autres. Ou même ne citer personne. Two Years at Sea ne raconte rien, ne délivre rien. Ni message, ni morale, ni leçon. On y suit un vieil homme, un ermite du nom de Jake Williams, dans ce qu'on suppose être son quotidien, coupé du monde, immergé dans un paysage dont on taira le nom, tout au long d'un métrage en forme d'élégie, de recueillement, d'incantation. Hypothèses et supputations, tout cela hors-champ, hors-film, résistent ainsi miraculeusement à une oeuvre qui se refuse à toute interprétation.

Un bloc de pure poésie dont la longueur, la lenteur et la densité des plans-séquence génèrent un trouble qu'on ne saurait définir. Le miracle, c'est qu'il y ait eu une caméra. Que quelqu'un (il s'appelle Ben Rivers, est Anglais, a déjà signé de nombreux courts-métrages visiblement du même style, bricolés, expérimentaux) ait filmé tout cela. Car cette présence-là se laisse même oublier. Elle disparaît au gré de plans hypnotiques et hallucinés, éclaircies fugaces vers un monde perdu et intangible. Un monde au-delà du monde, au-delà du réel et de ses images. Two Years at Sea avait été projeté dans une section parallèle de la Mostra de Venise en 2011. Puis plus personne n'en avait reparlé. Il est sorti en France le 4 février (dans trois salles à Paris), le même jour que le Jupiter Ascending des Wachowksi, dont le budget marketing seul suffirait à financer plusieurs films de Ben Rivers. Et il n'y a aucune ironie dans cette comparaison.

Two Years at Sea passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

22:15 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2011 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Les commentaires sont fermés.