17/03/2015

Cette "Oreille" qu'on n'a pas voulu voir

ucho1.jpgL'homme a le regard inquiet, la femme aussi, mais par procuration, c'est-à-dire en le regardant. Il porte une chemise de nuit, ou pyjama, elle également. Ses cheveux à elle sont noués dans un bandeau. Le cadre est assez nu, presque dépouillé. Seules quelques photos, à la droite de l'homme, attirent l'oeil et créent un curieux contraste - elles montrent des femmes enjouées, qui rient ou saluent - avec l'intensité dramatique du plan. Les proportions du noir et du blanc sont ici respectées, et l'ombre projetée derrière l'homme crée presque la sensation que les deux personnages ne sont pas seuls.

Il y a une esthétique du cinéma tchèque des années 60/70 - mélange d'amateurisme fauché et de travail sur les lignes, ici visibles via les rayures du pyjama, la sonnette tout à gauche du cadre et la droiture relative des protagonistes - tout à fait reconnaissable dans ce plan tiré de L'Oreille (Ucho), réalisé quasiment dans la clandestinité par Karel Kachyna en 1970. Le film met en cause, sous couvert d'une fiction en forme de scène de ménage, le gouvernement communiste de l'époque. Lequel en tiendra rigueur en interdisant purement et simplement la sortie du film. Qui devra attendre 1989, après l'effondrement du régime communiste, pour être distribué dans son propre pays.

En 1990, le film sera d'ailleurs aussi sélectionné en compétition au Festival de Cannes, donc l'année où David Lynch remporte la Palme d'or pour Sailor et Lula. L'Oreille est un film minimaliste et graphiquement séduisant qui conjugue une certaine rigueur formelle à un classicisme dramaturgique souvent oppressant. De Karel Kachyna, décédé en 2004 à Prague, on connaît peu le reste de la filmographie, pourtant abondante avec plus de 60 longs-métrages, et cela en incluant ses nombreux films et séries réalisés pour la télévision tchèque. Il y aurait peut-être là-dedans des choses à découvrir.

L'Oreille (Ucho) passe en ce moment aux cinémas du Grütli, dans le cadre du cycle "Les printemps du cinéma tchèque".

23:47 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1990 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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