29/03/2015

"Les Contes de la lune vague après la pluie", la poésie ne meurt jamais

contes.jpgCadre et composition magnifiques. Plan presque comparable à un tableau. Cinq personnages dans une barque. Deux hommes qui parlent et s'agitent, l'air joyeux, une femme et sa petite fille (du moins peut-on le supposer) regardant l'eau, et une autre femme, debout, pilotant l'embarcation. La surface de l'eau est plane, le fond nébuleux, presque irréel et en tout cas absolument pas réaliste. On a souvent comparé l'esthétique de Mizoguchi dans Les Contes de la lune vague après la pluie à celle d'un Murnau dans Sunrise (L'Aurore), sommet d'un art issu de l'expressionnisme allemand. A titre d'exemple, voici un plan de Sunrise (ci-contre). Sunrise.jpgIl y a effectivement quelque chose, une manière de rime entre deux oeuvres réalisées à 26 ans d'écart. 1953 pour Les Contes..., 1927 pour Sunrise. La parenté entre les deux images est pourtant évidente.

Les Contes de la lune vague après la pluie (Ugetsu Monogatari) s'inspire d'un roman de Ueda Akinari, mais aussi de différents contes de Maupassant. Il se situe dans la dernière période de Kenji Mizoguchi (décédé en 1956), qui est aussi celle qu'on connaît le mieux. Il faut dire que bon nombre de ses films des débuts, dans les années 20, sont aujourd'hui irrémédiablement perdus. Tragédie teintée de fantastique, Les Contes... dépeint également un Japon du XVIe siècle consumé par la guerre. D'un scénario touffu et universel, Mizoguchi tire une oeuvre moderne aux fulgurances poétiques inépuisables. Présenté à la Mostra de Venise en 1953, le film y remportera un Lion d'argent, ex-aequo avec cinq autres films. Cette année-là, le Lion d'or ne fut pas décerné.

Les Contes de la lune vague après la pluie passe en ce moment aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel.

21:13 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 1953 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Quelques informations supplémentaires sur ce magnifique film de Kenji Mizoguchi et retour sur ses thématiques sous-jacentes...

Adapté d’une nouvelle de Ueda Akinari datant de 1768, Ugetsu monogatari est considéré comme un yūrei-eiga (film de fantôme), avec en toile de fond une certaine morale sur le système d’obligations qui lient les hommes et les femmes dans la société médiévale japonaise et les conséquences épouvantables qui peuvent découler d’un manquement à ces obligations.

L’action se situe au XVIe siècle et a pour cadre le lac Biwa dans l’ancienne province de Ōmi(aujourd’hui la préfecture de Shiga), alors ravagée par la guerre civile. Ugetsu monogatari raconte l’histoire de Genjurō (Mori Masayuki) et Tōbei (Ozawa Sakae), deux paysans qui aspirent à quitter leur pauvre condition et à s’élever dans la hiérarchie sociale. Genjurō et Tōbei, le premier désirant devenir maître-potier et le second samouraï, voient dans la guerre qui fait rage l’opportunité de réaliser leurs ambitions.

Le rôle et la position de l’homme d’après-guerre est, à travers ce film, quelque peu mis en cause, de même que la perte des valeurs traditionnelles sous l’américanisation progressive de la société japonaise, associée au matérialisme et à la marchandisation. L’abandon est assurément le thème majeur tout au long du film : les deux hommes délaissent chacun leur épouse et se détournent de leurs obligations familiales afin d’atteindre le confort matériel. Cette fuite des responsabilités et des devoirs inhérents, dans la société japonaise, au mari ou au père de famille a de graves conséquences. Les souffrances des femmes dans le film sont intimement liées au non respect de ce système d’obligations qui régit et structure l’ensemble des relations sociales ; l’individualisme propre à la ville, cet « égoïsme moderne, occidental », est alors privilégié au détriment de la générosité habituelle et l’altruisme traditionnel du Japon rural.

Avec Ugetsu monogatari, Mizoguchi a ainsi pu mettre en exergue, par le biais d’un yūrei-eiga, les conséquences directes de la Seconde Guerre mondiale et son issue sur la société japonaise, à savoir l’apparition d’une génération qui « vit seulement selon ses désirs » et l’abandon du paternalisme japonais traditionnel. Itami Jūzō, réalisateur reconnu au Japon (notamment auteur de Tampopo, 1985, un "western-nouille"), pense en effet que « le rôle du père est d’enseigner à ses enfants qu’ils ont besoin de persévérance et de force morale, qu’ils ne peuvent pas vivre simplement selon leurs propres désirs, qu’il existe une moralité et des lois que les êtres humains doivent suivre. Mais dans la société japonaise, ce rôle s’est extrêmement fragilisé, particulièrement durant la période d’après-guerre. Parce que les hommes japonais sont entrés en guerre et l’ont perdue, leur valeur en tant que modèle a réellement décliné. »

Ugetsu monogatari semble suggérer qu’un retour aux valeurs traditionnelles est nécessaire pour les hommes d’après-guerre. Décédée prématurément, Lady Wakasa, qui a séduit et causé la perte de Genjurō, est en réalité un fantôme qui reste lié à ce monde afin de connaître l’amour. Elle représente le consumérisme, l’illusion du capitalisme, de la modernité. Elle est un esprit malveillant qui ne peut trouver le repos parce qu’elle est morte de façon inopportune, avant qu’elle ne puisse devenir une épouse et connaisse l’épanouissement d’une femme. Parce qu’elle n’a pas de descendants vivants, elle peut être classée comme un esprit resté lié à ce monde du fait qu’il n’y ait personne pour effectuer les rites mortuaires appropriés, qui lui auraient permis de passer dans "l’autre monde". Lady Wakasa est un personnage marquant, le prototype du fantôme féminin, séduisant mais dangereux, qui hante régulièrement le cinéma d’horreur japonais.

Comme l'a mentionné Pascal, Ugetsu remporte le Lion d’Argent au Festival de Venise en 1953 et fait donc partie, au début des années cinquante, de la première vague de films japonais (avec notamment Rashōmon d'Akira Kurosawa, 1950) parvenant à séduire le public international. Comme d’autres réalisateurs japonais d’après-guerre, Mizoguchi a su tirer parti de la disparition de certaines mesures de censure (sur l’érotisme plus particulièrement) imposées durant la période d’occupation américaine, qui par ailleurs s’acheva seulement un an avant la sortie du film. Cela lui permit de créer quelques séquences magnifiquement sensuelles ou terriblement crues et violentes. Cette combinaison entre fantastique poétique et réalisme brutal fait de Ugetsu une oeuvre puissante et marquante. Mizoguchi souhaitait refléter à travers son film les maux de la modernité, de l’individualisme et du matérialisme qui tendent à remplacer les obligations morales et sociales shintō dans la société japonaise d’après-guerre. Son but n’était pas véritablement de créer un film de fantôme sanglant et terrifiant. Il a cependant exposé certains motifs – la maison hantée, l’amour aliénant, la magnifique femme fantôme – qui seront maintes fois repris dans nombre de yūrei-eiga par la suite.

Nicolas

Écrit par : Nicolas Dumont | 14/04/2015

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