31/03/2015

Dans "Eau argentée", le regard lumineux d'Omar au coeur de l'enfer

eau-argentee-syrie-autoportrait.jpgLa joie simple et la douceur illuminant le visage de cet enfant crée un curieux contraste avec le reste des ruines d'une maison bombardée, juste derrière lui. Il tient un jouet dans ses mains et personne d'autre n'apparaît à l'image. Vie et mort, bonheur et horreur, semblent ainsi cohabiter dans le même plan. Ce jeune garçon se prénomme Omar. Il apparaît plusieurs fois dans Eau argentée, Syrie autoportrait, documentaire coréalisé par Oussama Mohammad et Wiam Simav Bedirxan.

Le revoici avec un bouquet de fleurs dans ses mains, dans une photo parfois reproduite sur certaines affiches du film.

omarfleurs.jpgEt là encore, déposant ce même bouquet sur la tombe de son père.

omar.jpgCes images sont parmi les plus apaisantes d'un film extrêmement dur. Oeuvre de montage de différents films faits durant la guerre civile de Syrie en 2011 et réalisés avec des téléphones portables puis postés sur YouTube, Eau argentée donne à voir l'irregardable, l'inmontrable. Du sang et de la terre, des cadavres et des cris, des hommes et des ados qu'on bat, humilie, torture, massacre, tue. L'enfer sur terre, l'horreur d'un monde à peine perturbée par des impressions en off et une approche presque poétique de cette folie broyant l'être humain. Le film ne véhicule pas de discours, il n'a pas de message politique. Il se situe déjà au-delà, comme un impossible témoignage sur des faits qu'on n'a pas pu/voulu/su regarder en face et dont la résonance n'a tout à coup plus rien à voir avec ces milliers d'images compilées quotidiennement par les médias dans le monde entier. Il faut voir ce film, subir l'écoeurement qu'il suscite (certaines images sont réellement éprouvantes) et essayer de sourire ensuite malgré tout. Car la vie continue, et c'est aussi ce que nous disent ces deux cinéastes qui, pour l'anecdote, ne s'étaient jamais rencontrés avant la première mondiale du film, en mai 2014 au Festival de Cannes. 

Eau argentée, Syrie autoportrait passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

22:05 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

30/03/2015

Dans "Big Eyes", cette obsession de la monstruosité

Big-Eyes.jpgCette jeune femme peint. Des visages, des enfants, des animaux. Ici, une petite fille et un chat. Leur particularité? Leurs yeux. Trop grands, trop ronds, trop disproportionnés. Irréels, parfois aussi inquiétants que ceux des enfants du Village des damnés (Wolf Rilla, 1960), ces paires d'yeux sont comme une porte sur un autre monde. Sur cette image, cette jeune femme au visage heureux et serein ne regarde pas sa toile. Elle semble prendre la pose, tout en demeurant concentrée, impression sans doute causée par ce calme qui l'habite et par la sûreté du geste accompagnant son pinceau, délicatement posé sur la surface du tableau, à hauteur des yeux, forcément. Sa chemise est d'un blanc presque immaculé, et cela peut paraître paradoxal au vu du contexte - atelier de peinture, palette bigarrée qu'elle tient dans sa main gauche.

Incarnée par Amy Adams, cette jeune femme avait un nom. Margaret Keane. Big Eyes relate son existence, en partie conditionnée par les agissements d'un époux qui usurpa l'identité de sa femme, faisant croire qu'il était l'auteur des tableaux qu'elle peignait pour mieux les vendre. Opus relativement mineur dans la carrière d'un Tim Burton peinant à se ressourcer depuis cinq ou six films, il répète néanmoins certains motifs obsessionnels du cinéaste. Et c'est sans doute à cause des tableaux particuliers de Margaret Keane que le sujet l'a inspiré. Dans la plupart de ses films, cette fascination pour les corps monstrueux ressort. Lisa Marie et ses proportions extra-humaines dans Mars Attacks!, Johnny Depp et ses ciseaux en guise de mains dans Edward Scissorhands (photos ci-dessous), n'en sont que deux exemples pris au hasard.

mars.jpg

Edward.jpg

Les tableaux aux yeux exorbités de Big Eyes l'expriment à nouveau. A la différence que cette fois, Tim Burton a puisé dans le réel (en l'occurrence l'histoire de l'art) pour délivrer sa vision du monde.

Big Eyes est actuellement à l'affiche en salles.

22:04 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

29/03/2015

"Les Contes de la lune vague après la pluie", la poésie ne meurt jamais

contes.jpgCadre et composition magnifiques. Plan presque comparable à un tableau. Cinq personnages dans une barque. Deux hommes qui parlent et s'agitent, l'air joyeux, une femme et sa petite fille (du moins peut-on le supposer) regardant l'eau, et une autre femme, debout, pilotant l'embarcation. La surface de l'eau est plane, le fond nébuleux, presque irréel et en tout cas absolument pas réaliste. On a souvent comparé l'esthétique de Mizoguchi dans Les Contes de la lune vague après la pluie à celle d'un Murnau dans Sunrise (L'Aurore), sommet d'un art issu de l'expressionnisme allemand. A titre d'exemple, voici un plan de Sunrise (ci-contre). Sunrise.jpgIl y a effectivement quelque chose, une manière de rime entre deux oeuvres réalisées à 26 ans d'écart. 1953 pour Les Contes..., 1927 pour Sunrise. La parenté entre les deux images est pourtant évidente.

Les Contes de la lune vague après la pluie (Ugetsu Monogatari) s'inspire d'un roman de Ueda Akinari, mais aussi de différents contes de Maupassant. Il se situe dans la dernière période de Kenji Mizoguchi (décédé en 1956), qui est aussi celle qu'on connaît le mieux. Il faut dire que bon nombre de ses films des débuts, dans les années 20, sont aujourd'hui irrémédiablement perdus. Tragédie teintée de fantastique, Les Contes... dépeint également un Japon du XVIe siècle consumé par la guerre. D'un scénario touffu et universel, Mizoguchi tire une oeuvre moderne aux fulgurances poétiques inépuisables. Présenté à la Mostra de Venise en 1953, le film y remportera un Lion d'argent, ex-aequo avec cinq autres films. Cette année-là, le Lion d'or ne fut pas décerné.

Les Contes de la lune vague après la pluie passe en ce moment aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel.

21:13 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 1953 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |