04/05/2015

"Métamorphoses", Ovide mis à nu par Christophe Honoré

metam1.jpgLe titre du film se détache, incrusté sur un paysage verdoyant. La nature - arbres, frondaisons, buissons et collines sous un ciel limpide - est pure et séduisante. Pas totalement. Sur la gauche du cadre, des poteaux électriques disent la civilisation, l'homme et la technique. C'est tout sauf un détail. Dans Métamorphoses, Christophe Honoré adapte Ovide. Composée (écrite) il y a environ 2000 ans, l'oeuvre se décline en quinze livres rédigés en hexamètres dactyliques, ceux-là même qu'on retrouve chez la plupart des poètes grecs et latins dont une partie de la production est parvenue jusqu'à nous. Elle se présente comme un long poème épique regroupant des centaines de fables dans lesquelles sont racontées les métamorphoses des dieux ou des mortels constellant la mythologie gréco-romaine. On ne connaît aucune autre oeuvre d'Ovide, mort en 17 ou 18 après Jésus-Christ. Mais ses Métamorphoses - classique d'entre les classiques - ont une importance majeure dans l'histoire de l'art depuis vingt siècles, et leur étude demeure incontournable pour des générations d'étudiants latinistes.

Seulement voilà, comment en tirer un film? Comment raconter l'ouvrage d'Ovide, sans lui faire perdre ni son sens ni sa portée? Impossible quadrature. Que Christophe Honoré ne résout pas plus qu'il n'a l'intention de la résoudre. Pour adapter, il faut trahir. Dénaturer, décaler, briser, violer et in fine reformuler. Autrement dit lui faire subir une énième métamorphose. Et c'est à ce prix, à cette relecture qui évite prudemment toute mise en abyme, que le film trouve sa justification et sa raison d'être. Les figures importantes des quinze livres des Métamorphoses sont bien là. Europe, Jupiter, Bacchus, Junon, Orphée, Actéon, Diane et Io. Dieux et mortels se mêlent, les uns se métamorphosent en bêtes, les autres en purs esprits, dans une campagne où seule la nudité - des comédiens (voir photo ci-dessous), mais aussi souvent du cadre - sert d'apparat, par instants, à un film qui évite avec intelligence toute reconstitution possible. Car ce monde-là est ancré dans un réel qui prend un malin plaisir à surgir à chaque plan, à s'actualiser au contact de la civilisation d'aujourd'hui. La liberté du film réside dans cet impossible mariage entre un texte né il y a deux millénaires et les contingences d'un tournage qui nie toute historicité pour mieux la faire renaître. La singularité du projet, sa pseudo-rigueur (car elle ne se donne pas comme telle) et son unicité (à quel autre film peut-on le comparer?), en font un objet fragile, peu commercial (who cares?) et quelque part aussi désuet qu'essentiel.

Métamorphoses passe en ce moment au cinéma Spoutnik.

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20:49 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Vous m'avez donné envie. J'ai donc assisté à la dernière projection de "Metamorphoes" au Spoutnik que je découvrais.
Merveilleuse salle de cinéma avec de vieux sofas en cuir pour se vautrer confortablement avec une binch.
J'ai imposé le silence au mental histoire d'entrer dans un monde atypique et j'ai pu être touché par des images qui resteront dans ma mémoire.
Mais j'ai soupiré devant l'absence presque totale d'érotisme qui devait pourtant sous-tendre en permanence le propos. C'était peut-être le prix à payer pour traiter la nudité brute de la nature et éviter de diluer le message de l'auteur. Mais du coup la profondeur manque.

Écrit par : Pierre Jenni | 06/05/2015

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