18/08/2015

Dans "Victoria", cette réalité anxiogène qui se fissure inexorablement

victoria.jpgPour décoder une image, il faut parfois lire, quitte à être subjectif, ce que disent les visages qui y apparaissent. Ici de la joie mêlée d'étonnement sur celui de la jeune fille à gauche. De l'amusement et une pointe d'hébétude sur celui du jeune homme au milieu. Et une forme de crispation bienveillante et inquiétante à la fois sur celui du jeune homme à droite. Ce dernier personnage est aussi celui qui semble retenir l'attention des deux autres et monopoliser la conversation. Nous sommes la nuit, dans un lieu indéterminé, mais probablement public au vu des éclairages qui entourent et baignent le trio. Mais en l'absence de tout autre indice, ce photogramme de Victoria, mis en scène par le comédien et réalisateur Sebastian Schipper, ne se laisse pas aisément décrypter. A l'image du film, ai-je envie d'ajouter. Tourné en une seule prise, donc constitué d'un plan-séquence unique - ce qui est une prouesse en soi, sachant que le film dure environ 135 minutes et qu'on y bouge et change très souvent de lieu -, Victoria reflète une réalité anxiogène sur laquelle nous n'avons pas prise.

Récit d'une errance nocturne qui ne présage rien de bon, dérive adolescente qui finit par basculer dans le fait-divers sanglant, film choral dont le centre est partout et nulle part, paradigme sociétal se refusant à tout jugement, histoire d'amour crépusculaire et implacable, Victoria tire sa force aussi bien de la grammaire de ses mouvements de caméra (on finit par oublier totalement celle-ci), que du travail de Schipper avec ses comédiens. L'osmose entre ceux qui jouent et celui qui les filme est palpable, le film capte leur énergie d'un seul tenant, sans tenter de la canaliser par montage interposé. Il n'y a pas davantage de fluidité ici, juste l'expression d'un flux constant et tendu qui renvoie au monde où nous vivons et à la surface des choses qui se fissurent inexorablement lorsqu'on les observe en face. En cela, Victoria dépasse sans esbroufe le stade de l'exercice de style auquel il pourrait se rattacher, voire se cantonner. C'est l'un des meilleurs films sortis cette année, mais dépêchez-vous d'aller le voir, car j'ai comme la sourde impression qu'il ne va pas traîner encore longtemps dans les salles.

Victoria est actuellement à l'affiche en salles.

22:07 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

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