08/01/2016

"La Femme de l'aviateur", apologie du 16 mm

la-femme-de-l-aviateur.jpg«On ne saurait penser à rien», disait le proverbe. Effectivement, on pensait déjà à tout sauf à rien. «On», c’est-à-dire cette jeunesse que seule une expression réactionnaire qualifie parfois d’insouciante. Rien n’est plus faux. Il n’y a pas plus prise de tête et moins insouciants que les jeunes, regardez autour de vous et ouvrez les oreilles. Sauf que les apparences sont trompeuses. Voyez ces deux personnages. Lui, jeune postier dans le film, sacoche en bandoulière, veste de jean et regard distrait, elle, jeune fille en fleur abordée au hasard, profil d’étudiante, blondeur négligée, regard attentif, presque d’une amoureuse. La scène est printanière, on y parle de tout et de rien, mais l’action se concentre hors-champ, puisque La Femme de l’aviateur est une affaire de filature. D’espionnage, sans marivaudage, sans romantisme, sans insouciance. On échafaude des scénarios, on théorise sur les comportements amoureux. C’était l’époque où Rohmer tournait environ un film par année. En 1981, La Femme de l’aviateur ouvrait un nouveau cycle intitulé «Comédies et proverbes» qui sera composé de six longs-métrages parmi les meilleurs d’une filmographie où de toute façon rien n’est à jeter.

Le faux naturalisme de la direction d’acteurs, cette manière de parler de tout, y compris des choses les plus graves, avec une légèreté défiant nos intelligences, cette photographie un peu brute avec le grain ici bien visible du format 16 mm, ô combien plus séduisant que n’importe quelle image numérique actuelle (parce que plus vraie ? non, c’est l’inverse, mais peu importe), et surtout cette façon littéraire d’aborder le monde, vaste écritoire de nos imaginaires, tout est parfait dans ce film, comme dans les autres du cycle. Et puis il y avait Paris, ses parcs, ses rues, ses autobus, la liberté que la ville inspirait (cet imparfait est définitif) au cinéaste et aux spectateurs qu’il invitait à le suivre. L’image, qui paraissait déjà datée en 1981, n’a pas vieilli. Ses acteurs oui. Anne-Laure Meury, à droite, a aujourd’hui 51 ans. On ne l’a presque jamais revue. Philippe Marlaud, à gauche, est malheureusement décédé peu de temps après La Femme de l’aviateur de brûlures graves suite à un incendie dans un camping. Il n’a tourné qu’un seul autre film, Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat (1978). Pialat, Rohmer... On croit rêver. Quelle carrière aurait-il fait ? En l’ignorant, nous lui donnons sans le vouloir une jeunesse éternelle.

La Femme de l'aviateur passe actuellement aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle Eric Rohmer.

23:00 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Magnifique critique, Pascal!

Et cette si belle évocation du monde comme "écritoire de nos imaginaires", il fallait la trouver, surtout, la formuler.

Mille mercis de vos approches si fortes et sensibles tout à la fois.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 09/01/2016

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