20/01/2016

Ettore Scola ne nous donnera plus rendez-vous

brutti2.jpgSur cette photo de famille, personne ne sourit. Les beaux habits ne sont pas de mise et le regard de tous les personnages révèle une hostilité sourde, une manière de nous signifier que notre présence les dérange. Les thèmes de la famille, du groupe, de la réunion, sont centraux dans le cinéma de Scola. On en trouve notamment des exemples dans La Plus Belle Soirée de ma vie (1972), Mesdames et messieurs bonsoirs (1977), La Terrasse (1980), Le Bal (1983) ou La Famille (1987). Et évidemment dans Affreux, sales et méchants (1976) dont est tirée la photo ci dessus. Brutti, sporchi e cattivi – le titre claque mieux en version originale, charriant une violence crue que sa traduction atténue quelque peu – est sans doute, et cela même s’il conserve les dehors de la comédie, l’un des films les plus féroces de Scola. Par son sujet, le quart-monde romain, milieu d’ordinaire traité avec condescendance ou misérabilisme dans le cinéma italien. Par son traitement, gargantuesque, portraits de personnages dégueulasses et dénués de qualités que la mise en scène ne cesse d’accentuer à gros traits. Par son apparente absence de morale. Et enfin par sa cruauté, implacable et sans équivoque, au point d’aboutir à la condamnation de presque tous les caractères qui défilent et s’entassent, littéralement, à l’image.

Bien sûr, pour "hommager" Scola, j’aurais pu choisir une image de Nous nous sommes tant aimés (1974), d’Une journée particulière (1977), de La Nuit de Varennes (1982), ou même du moins connu Le Voyage du capitaine Fracasse (1990). Choix sans doute plus nobles, plus mainstream, plus parlants. Plus évidents, aussi. Dans tous les cas, la filmographie de Scola, étonnante de régularité, regorge de pics, de grands films qu’on ne cesse de redécouvrir et de retrouver, comme des amis longtemps perdus de vue. Dans cette logique, j’ai hâte de revoir Macaroni (1985), merveilleux film sur l’amitié qui m’a laissé un souvenir lumineux. Jusqu’à la fin des années 90, Scola nous aura ainsi régulièrement enchanté et donné rendez-vous sur les écrans. Souvent sélectionné à Cannes, il en revint récompensé plusieurs fois, sans jamais obtenir la Palme. Et puis un jour, il s’est arrêté. Un dernier film en 2003, Gente di Roma, sorti en Italie et en France dans l'indifférence. Et c’est à peu près tout. Le monde du cinéma ne le concernait plus, ne l’intéressait plus, et, pire, ne s’intéressait plus à lui, sinon pour des hommages festivaliers divers. Il en gardait tristesse et amertume, comme me l’avait récemment confié Marco Bellocchio lors d’un entretien. Ettore Scola a été admis la semaine passée en chirurgie cardiaque à la polyclinique de Rome. Il avait sombré dans le coma ce week end. Il y est décédé mardi soir, à l’âge de 84 ans.

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22:07 Publié dans Cinéma, Hommages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

Commentaires

L'hommage que vous rendez à Ettore Scola est fort, beau et émouvant par la la touche personnelle que vous y apportez.

Elle met en évidence des aspects de la filmographie et de la vie de cet immense réalisateur qu'en effet, les médias mainstream n'ont pas forcément relevés.

La fin, triste, que lui a réservée le monde du cinéma en dit long sur un milieu qui semble faire bien peu cas de personnalités d'une telle envergure.

Merci à vous d'avoir si bien su parler d'Ettore Scola.

Écrit par : Hélène Richard-Favre | 21/01/2016

Oui, même s'il aime les hommages en tous genres (surtout dans les festivals), le milieu du cinéma est souvent ingrat.

Écrit par : Pascal Gavillet | 21/01/2016

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