14/09/2018

Thomas Lilti, cinéma intensif

liltidort.jpgSorti mercredi, Première année est assurément l'un des films français à ne pas manquer cette rentrée. Parce que sa plongée dans le quotidien infernal d'étudiants prêts à tout pour réussir leur première année de médecine redéfinit la notion de suspense jusqu'à son implacable conclusion. Parce que Vincent Lacoste et William Lebghil y sont parfaits. Et parce que le film tombe et sonne juste, au bon moment lorsqu'il le faut, ce qui est loin d'être toujours le cas. Autant de raisons parmi d'autres pour réaliser un grand entretien avec son auteur, Thomas Lilti (ci-contre)liltilui.jpg, médecin devenu cinéaste depuis quelques années.

 

 

 


Au générique début de votre film, ainsi qu'au générique-fin, on peut entendre in extenso le méga tube de Donna Hightower, This World Today Is a Mess, de 1972. Pourquoi ce choix musical?


A cause de la forme d'énergie que ce morceau comporte et véhicule. C'était fondamental pour moi. Car au-delà du film social, de son contexte politique ou économique, c'est aussi un métrage qui va vers l'avenir. En même temps, les paroles de cette chanson disent bien que le monde est un sacré bordel. donna.jpg


Première année se déroule presque exclusivement en intérieur, le plus souvent dans des amphithéâtres, des auditoriums, des salles d'examens ou de classe. Comment avez-vous structuré la mise en scène en fonction de ces différents lieux?


Je me suis appuyé sur le travail des figurants. Qui étaient parfois extrêmement nombreux, jusqu'à 700. La plupart étaient eux-mêmes des étudiants en médecine. Et c'est eux que j'avais envie de filmer. C'est un milieu que je connais bien et je voulais avant tout montrer qu'il n'a jamais vraiment changé. Et puis je trouve tous ces lieux terriblement cinégéniques.


Qu'est-ce qui vous plaît dans la mécanique et le rituel des tournages?


Le travail en équipe, celui avec les comédiens. On forme une troupe et je me sens à l'aise, en général.


N'est-ce pas comparable aux internes qui suivent leur professeur lorsque celui-ci fait sa visite dans les unités hospitalières?


Il y a un peu de cela, oui.


Cherchez-vous à préserver le réalisme de ce que vous filmez?


Je ne dirais pas cela. Comme je suis dans la reproduction du réel, tout cela est très subjectif. Je raconte ce milieu à travers des héros de cinéma qui ont appris leurs textes, se sont nourris et imprégnés de leurs personnages.


lilti3.jpgVous aviez déjà dirigé Vincent Lacoste dans Hippocrate. Mais William Lebghil est nouveau dans votre univers. Comment les avez-vous choisis tous les deux?


C'est Vincent qui m'a présenté William. Ils se connaissent bien dans la vie. Ils sont amis. Ensuite, j'ai inversé un peu les rôles en demandant à William de faire Hippocrate, ou plutôt de reprendre le rôle que Vincent tenait dans Hippocrate, à savoir celui de Benjamin (ndlr: cependant, ils n'ont pas le même patronyme d'un film à l'autre).


Leur binôme s'apparente presque à un couple. Sans parler de désir ou de quoi que ce soit d'approchant, il y a une forme d'ambiguïté entre les deux. En étiez-vous conscient?


Parfaitement. Le film est entièrement construit autour de cette histoire d'amitié. Et au cinéma, les grandes histoires d'amour, tout comme les grandes histoires d'amitié, doivent être impossibles. Ici, l'amitié est mise à mal et ça la rend plus forte.


Cela dit, il n'y a heureusement aucune histoire d'amour, même au second plan, dans votre film.


Il n'y avait pas la place. Je n'allais pas utiliser le contexte médical ou hospitalier pour parler des premières amours.


Est-ce que le film réveille en vous une part de nostalgie, notamment par rapport à vos études de médecine?


Obligatoirement. Je me suis replongé dans mes vingt ans en le tournant. Là, j'ai eu du plaisir à passer du temps avec la jeunesse d'aujourd'hui. Tout cela m'a permis de prendre de la distance, même si le film est truffé d'anecdotes tirées de mes propres expériences.


Vous sentez-vous davantage médecin ou cinéaste?


Lorsqu'on me pose la question, je réponds que mon métier est médecin. Même si je sais bien qu'aujourd'hui, mon métier c'est le cinéma.


Après Hippocrate, Médecin de campagne et Première année, pensez-vous traiter un jour de sujets en dehors du monde médical?


Oui, bien sûr. D'ailleurs, c'est moins la médecine que les thématiques qui gravitent autour qui m'intéressent dans mes films.


liltifigurants.jpgVous avez adapté Hippocrate sous forme de série et celle-ci sera bientôt diffusée sur Canal +. Mais, de Grey's Anatomy à The Good Doctor, il y a une prolifération de séries dans le milieu médical. Qu'est-ce que cela vous inspire?


Que la demande est très forte. Je suis bien placé pour le savoir. Mais je remarque que dans la plupart des séries, le contexte sert de prétexte à des histoires d'amour ou à des trames policières. Moi, c'est le regard sur l'institution, en tant que reflet de notre société, qui m'intéresse. D'ailleurs, on reconnaît l'état d'une société à celui de ses hôpitaux. C'est un lieu où nous commençons tous en y poussant nos premiers cris. C'est aussi un lieu où beaucoup de gens finissent.


Comment va se présenter votre série?


Sous forme de huit épisodes de 52 minutes. C'est l'adaptation du film Hippocrate, et donc une plongée dans le monde des internes avec toutes les thématiques qui s'y rattachent.


Avez-vous revu des films qui se déroulent en milieu médical avant de tourner?


Oui, mais il y a longtemps. En revanche, je regarde tous les nouveaux films qui en parlent. Comme Réparer les vivants de Katell Quillévéré (ndlr: adaptation d'un roman de Maylis de Kerangal). Je sais qu'il y a L'Ordre des médecins qui va sortir bientôt lui aussi.


Que nous avons du reste vu à Locarno. Parmi les films situés dans le monde médical, lesquels sont importants à vos yeux?

J'ai assez peu d'exemples. Je suis davantage influencé par d'autres genres de films. Je me souviens que lorsque je faisais mes études, la série Urgences, avec George Clooney, me plaisait beaucoup. C'est mine de rien une vraie plongée dans le réalisme.

cloney.jpgQuel type de cinéphile êtes-vous?

Je dirais un cinéphile populaire. Avec des goûts éclectiques. Je suis arrivé au cinéma par les diffusions de films à la télé dans les années 80. C'est seulement après que je m'y suis vraiment intéressé. Avec une prédilection pour le cinéma américain des années 50, Elia Kazan, Frank Capra. Et, côté français, Jean Renoir.

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Entretien réalisé le 14 septembre. Remerciements à Frédérique Monin du FFFH (Festival du Film Français d'Helvétie, à Bienne) et à Jean-Yves Gloor.

16:47 Publié dans Cinéma, Le cinéma des cinéastes (interviews) | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

Commentaires

Un médecin de campagne, décédé, le Dr Charles Bugnon, Thierrens, aspirait à devenir un maître dans l'art de guérir.

La médecine, disait-on alors, est un art qui touche au sacré.

Un art touchant au sacré qui n'annonçait assurément pas la médecine entreprise commerciale, ses ex patients devenus clients, d'aujourd'hui.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 14/09/2018

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