30/10/2018

Pordenone 2018, de John M. Stahl à Balzac

stahl.jpgLa complémentarité faisait sens. Entre les parlants de Bologne et les muets de Pordenone, dont la 37e édition a eu lieu du 6 au 13 octobre, l’œuvre de John M. Stahl aura ainsi cette année resurgi des limbes entièrement, du moins telle qu’elle a survécu. En se concentrant sur la fin des années 10 et les années 20, soit le cycle de Pordenone, on a pu remarquer des thématiques récurrentes symptomatiques de son cinéma. Histoires de triangles amoureux, de maris trompés, d’épouses abandonnées, d’enfants illégitimes et d’amants jaloux, la totalité des mélos muets du cinéaste fonctionnent sur un schéma identique, en trois actes, à travers lesquels la cellule familiale explose avant de se recomposer de manière sommaire et décalée. De Sowing the Wind (1921) à Memory Lane (1926), sans omettre ces Husbands and Lovers (1924) au titre programmatique, de Suspicious Wives (1921) à The Song of Life (1922, photo), le schéma se répète, plus ou moins crédible et rodé, plus ou moins bien servi par des comédiens qui se fondent souvent dans le décor. Stahl n’a alors pas droit aux stars, et se montre un cinéaste habile mais guère inspiré. Son cinéma – à l’exception sans doute de ce curieux serial de 1917, The Lincoln Cycle, qui revisite par épisodes la vie de Lincoln, se centrant là aussi sur les passages familiaux – s’assimile à l’application de recettes correspondant alors à quelques codes commerciaux que l’homme pourrait (devrait ?) davantage exploiter. La double rétrospective remet ainsi les pendules à l’heure, et ce n’est pas un génie méconnu qui surgit des limbes, mais un technicien trop doué pour se cantonner à la simple technique. Constat non définitif.

paris.jpgAutre rétrospective évoquée brièvement dans ce premier billet de Pordenone (il y en aura d’autres), celle consacrée à Honoré de Balzac avec quelques adaptations primitives qui soulignent invariablement la richesse narrative que peuvent contenir les romans de cet auteur. Le Film d’Art a beau expédier en quelques mètres La Duchesse de Langeais, dans un Madame de Langeais d’André Calmettes tout à fait jouissif (1910), les caractères balzaciens parviennent déjà à exister. Il en va de même de cet Eugénie Grandet attribué à Armand Numès (1910 lui aussi), qui portraitise déjà à la perfection une héroïne romanesque ayant ici les traits de Germaine Dermoz. Les années 20 impressionnent encore plus. Exemple avec cette Cousine Bette de 1928 signée Max de Rieux, incroyable galerie de gueules qu’on croirait tout droit sorties des pages de La Comédie humaine, avec mention spéciale à une Alice Tissot géniale dans le rôle-titre. Mais Balzac, qui aurait sans doute été cinéaste s’il était né plus tard, inspire aussi déjà le cinéma étranger, et là je parle de Hollywood, avec Paris at Midnight, adaptation royale du Père Goriot par un Mason Hopper en 1926, cinéaste dont on ne sait rien. Visiblement sorti en France sous le titre Un père, le film offre une vision presque prophétique de ce Paris où règnent les disparités sociales. Nous sommes au XIXe siècle, mais les plans et les décors indiquent une proximité avec le monde contemporain (le Paris des années 20) tout à fait frappante. Ce n’est évidemment pas la seule liberté que le film prend avec le roman, mais toutes ces infidélités dénotent l’inépuisable terreau qu’offre la narration balzacienne. Jetta Goudal, Lionel Barrymore et Mary Brian rivalisent de présence (c’est Emile Chautard qui joue le père Goriot) et d’ignominie dans un film étonnant proche du chef d’œuvre. A bientôt pour un autre bilan de Pordenone 2018.

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28/10/2018

«Nos batailles», tous les combats du monde

batailles2.jpg«La vie n’est pas facile» disait une célèbre chanson. En tout cas pas pour Olivier (Romain Duris), qui se démène au travail pour lutter contre les injustices. Les choses se compliquent encore lorsque sa femme le quitte, le laissant en plan avec ses enfants. Guillaume Senez, lui, nous laisse sans voix à l’issue d’un film qui finit par tous nous concerner et dans lequel on emboîte le pas de son héros, sans savoir si on fonce droit dans le mur ou si au contraire on va pouvoir trouver ces chemins de traverse menant vers la liberté. Ces batailles, ce sont «nos» incertitudes. Et son combat, son parcours, un peu les nôtres, forcément. Nos batailles, réussite majeure de cette rentrée cinématographique, révélé en mai dernier à la Semaine de la Critique (non loin d’un autre film, Sauvage, sur lequel je reviens d’ici quelques jours), qui était décidément la section où tout se passait à Cannes cette année. D’où l’envie, le besoin, de réaliser un entretien avec Guillaume Senez, auteur franco-belge dont Nos batailles est le deuxième film. Et si vous ne l’avez pas encore vu, vous savez ce qui vous reste à faire.

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Pourquoi avoir choisi la première personne du pluriel dans le titre de votre film, Nos batailles ?

Parce qu’il raconte plusieurs batailles, plusieurs combats. Au niveau de la famille, du travail, de la vie intime. Le fait de dire «Nos» suggère qu’en plus de concerner les personnages du film, ces batailles sont aussi celles du spectateur. Qu’elles appartiennent à tout le monde en somme.

C’est une manière d’affirmer que ce que dit le film nous concerne tous ?

Par rapport aux problématiques du quotidien, oui. Après, il y a toujours des gens qui passent à côté.

Qu’est-ce qui est, selon vous, le plus dramatique pour votre personnage ?

Le départ de sa compagne est l’élément déclencheur de ses batailles. Mais il y a pas mal d’autres choses. La non communication autour de ses enfants, le fait qu’il n’arrive pas à aider les gens qu’il aime. Cette accumulation explique le pluriel du titre.

Le sujet du film a-t-il déterminé la forme et le choix de la mise en scène ?

Oui et non. Nous sommes dans un cinéma naturaliste. Donc c’est surtout une méthodologie de travail avec les acteurs qui détermine pour moi le film. Je ne leur donne pas les dialogues et on travaille sur les enjeux de l’histoire, les intentions qu’elle véhicule. On arrive ainsi aux dialogues par la liberté tout en étant limité dans les choix offerts. Tout cela détermine ensuite la mise en scène.

Dans cette logique, quel type de directeur d’acteurs êtes-vous ?

J’aime bien la spontanéité qui jaillit du travail tel que je vous l’ai décrit. On oublie trop souvent la spontanéité dans le cinéma d’aujourd’hui. Sinon, j’aime que les comédiens soient présents tout le temps. Si tout le monde participe un peu au film de cette manière, c’est aussi mieux. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Ensemble, nous tâchons de sublimer le scénario.

Pourquoi Romain Duris dans le rôle principal ?

C’est quelqu’un que j’ai toujours apprécié. Il a joué avec plusieurs grands metteurs en scène mais je sentais qu’il n’aurait pas peur de travailler différemment, en l’occurrence sans filet. Et puis il avait aimé Keeper, mon premier film.

Dans Keeper, on assistait aussi déjà, dans un sens, à l’éclatement d’une cellule familiale. Ce thème vous obsède-t-il ?

Oui, même si on ne fait pas du cinéma pour résoudre les problèmes qu’on a. J’essaie d’amener de l’empathie pour tous les personnages. Dans Keeper comme dans Nos batailles.

Nos batailles dénote-t-il davantage d’ambitions ?

En termes d’écriture, oui. Le film est plus complexe. Il y avait aussi plus de confort financier. Mais cela reste un film d’auteur, avec tout ce que cela suppose, c’est-à-dire une certaine difficulté à se monter financièrement. Son enjeu n’est en tout cas pas de rapporter de l’argent.

Vous arrive-t-il de vous comparer à d’autres cinéastes naturalistes, de Ken Loach à Stéphane Brizé, dont le récent En guerre traite de thèmes tout à fait similaires aux vôtres dans Nos batailles ?

Je ne me compare pas, mais je regarde énormément tous les films qui peuvent se rapporter au genre. Les Dardenne ou Loach m’ont passablement nourri. Mais si je devais n’en citer qu’un seul, ce serait Mike Leigh. leigh.jpgSinon, je cherche toujours à faire un film qui tende vers une émotion, pas seulement un constat comme certains pourraient le penser. J’essaie avant tout de rester cinéphile. Et dans ce domaine, je suis très éclectique. Sans aimer ce qui est trop commercial, ni lorsqu’on me prend trop par la main. J’aime que la réflexion vienne du spectateur.

kacey.jpgAvez-vous encore des contacts avec Kacey Mottet-Klein, qui était le héros de Keeper ?

On s’est un peu perdus de vue. Mais je l’apprécie beaucoup, c’est quelqu’un d’extrêmement attachant.

Que vous a apporté la sélection de Nos batailles à Cannes, à la Semaine de la Critique ?

L’opportunité de faire un troisième film. Grâce à Cannes, ce sera plus facile. Vous savez, un film, on le porte des années. Et la seule chose qui compte vraiment, c’est, à chaque fois que je réalise, de me dire que je pourrai en faire un autre ensuite. Là, c’est en cours de gestation. Cela va prendre un peu de temps, sans doute un peu plus de deux ans.

Entretien réalisé le 24 octobre. Remerciements à Eric Bouzigon.

 

17:41 Publié dans Cinéma, Le cinéma des cinéastes (interviews) | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

22/10/2018

Ils nous ont quittés en août 2018

carlisle.jpgDécédée le 1er août à l’âge de 104 ans, Mary Carlisle était la doyenne des actrices américaines. Désormais, c’est Olivia de Havilland qui détient ce titre, si j’ose dire. De Mary Carlisle, dont la carrière s’étiole dès la fin des années 30, on connaît peu de choses, faute de pouvoir visionner les copies de ses films. Elle passera de la MGM à la Paramount, aura son quart d’heure de gloire en donnant la réplique à Bing Crosby, par trois fois. Puis surviendra le mariage et la décision de mettre un terme à sa carrière. Dès 1943, et après 60 films, Mary Carlisle retourne à l’anonymat, n’en ressortant que pour honorer son étoile sur le Walk of Fame de Hollywood Boulevard, quelques vingt ans plus tard, en février 1960. Sa filmographie ne comporte pas de grands titres, excepté peut-être Grand Hotel d’Edmund Goulding, mais qu’y fait-elle ? Retirée depuis la mort de son époux en 2007 dans une maison de retraite pour acteurs à Los Angeles, Mary Carlisle ne confirma jamais son âge ni sa date de naissance durant sa vie. Avait-elle réellement 104 ans ? Ou 106 ? Dans Les Gens du cinéma, André Siscot la vieillit de deux ans et lui donne comme date de naissance le 3 février 1912. Et il a très souvent raison.

Voici comme chaque mois la liste des principaux disparus du cinéma et de la culture.

Rosa BOUGLIONE, artiste de cirque française (21 décembre 1910 - 26 août 2018).
Mary CARLISLE, actrice américaine (3 février 1914  - 1er août 2018).
Etienne CHICOT, acteur français (5 mai 1949 - 7 août 2018).
Aretha FRANKLIN, chanteuse américaine (25 mars 1942 - 16 août 2018).
Gloria JEAN, actrice américaine (14 avril 1926 - 31 août 2018).
Moshé MIZRAHI, cinéaste israélien (5 septembre 1931 - 3 août 2018).
V.S. NAIPAUL, écrivain britannique (17 août 1932 - 11 août 2018).
Neil SIMON, dramaturge américain (4 juillet 1927 - 26 août 2018).

21:17 Publié dans Hommages, rétrospective mensuelle | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |