12/11/2018

"Sauvage", la part du romantisme dans le sexe et autres tropismes

sauvage.jpgDes corps et de la sueur, des garçons qui se vendent, s’aiment, se désirent ou se rudoyent, et un regard brut mais poétique sur un monde qu’aucun carcan ne semble vouloir figer. A Cannes en mai dernier, on s’est pris Sauvage en pleine tronche. Révélation d’un cinéaste, Camille Vidal-Naquet (photo ci-contre), camille-1low.jpget d’un comédien, Félix Maritaud, investi dans son personnage comme peu d’acteurs le sont. Depuis, ce premier film est sorti, a été acclamé un peu partout, et malgré sa rudesse et un sujet délicat, est parvenu à s’imposer bien au-delà des milieux concernés. Vidal-Naquet voulait signer un film universel, il l’a fait. C’est entre autres choses ce qu’il m’a dit lors de l’entretien qu’il m’a accordé fin octobre et que j’ai enfin eu le temps de mettre à jour pour ce nouveau billet.

Depuis sa présentation à Cannes en mai dernier, Sauvage connaît un accueil sans précédent partout où il passe. Au su du sujet et de la dureté de certaines séquences, vous attendiez-vous à un tel triomphe?

Pas du tout. Tout ce qui s'est passé m'a vraiment surpris. A l'origine, je ne savais d'ailleurs même pas comment je ferais le film. Celui-ci a pourtant eu un parcours très classique. Des aides, l'avance sur recettes, etc. Depuis la présentation du film, nous avons découverts que les gens sont sensibles à ce qui est universel. Ils ne considèrent pas Sauvage comme un film sur la prostitution.

Sauvage aurait-il pu se faire sans Félix Maritaud, ou avec un autre acteur?

On ne m'a jamais demandé cela. Avec un autre, cela aurait été un autre film. Avec Félix, c'est quelque chose d'unique, même s'il n'est jamais intervenu sur la mise en scène. Il s'est contenté d'endosser le rôle, d'être parfaitement à l'écoute. Mais il a une intelligence du jeu hors du commun. Il m'arrivait de filmer un personnage qui ne faisait rien et même là, il était intense.sauvage2.jpg

Comment l'avez-vous trouvé?

Via un casting tout ce qu'il y a de plus normal. On m'avait parlé de lui, il avait un petit rôle dans 120 battements par minute qui était en montage à ce moment-là. Puis il a passé les scènes de casting avec cette manière si intelligente d'aborder le rôle.

Comment avez-vous préparé le tournage?

Je suis passé par la danse. Tous les rôles de prostitués, je leur ai fait faire un atelier. Il s'agissait d'accentuer la grâce de leurs mouvements en leur apprenant un langage corporel différent de celui de leurs clients. Le corps est un outil artistique à part entière. Pour les repérages, j'ai passé environ trois ans au bois de Boulogne.

Quelles ont été les séquences les plus dures à tourner? Celles de sexe?

Elles ont toutes été difficiles à tourner, sexe ou pas. Dans les scènes de sexe, tout le monde sait ce qu'il a à faire. Filmer l'émotion est autrement plus difficile. C'est pour Félix Maritaud que le film a été compliqué. A force d'être manipulé dans le film, son corps s'est révolté. Sinon, les affrontements physiques n'ont pas été simples à faire. Je n'avais pas de budget pour des doublures.sauvage3.jpg

On parle de scènes physiques mais le film, via la quête de son héros, comporte une part de romantisme, non?

Bien sûr. Et c'était tout l'enjeu. L'élargissement lyrique que je suggère fait qu'on dépasse le niveau de la prostitution. A travers son amour absolu et sans bornes, on peut s'identifier au héros.

Concernant le monde de la prostitution masculine, que vouliez-vous montrer de cet univers-là?

Je voulais donner de la visibilité à des garçons qui n'en ont pas. Mais sans me prendre pour un sociologue. Le film pose aussi la question de la tendresse entre hommes. C'est une chose qui n'est jamais représentée au cinéma.

Avez-vous été inspiré par d'autres films?

J'étais très concentré sur mon personnage, de l'écriture au montage, sans oublier le tournage. Deux films me revenaient en mémoire. Flesh de Paul Morrissey, qui parle de ce thème. flesh.jpgEt Streetwise de Martin Bell, documentaire peu connu de 1984 sur des ados qui se prostituent à Seattle. On y découvre une réalité de l'ordre de la générosité et une fraternité du filmage. Le résultat ne va jamais dans un sens ou dans l'autre. Et puis il y a Luke la main froide de Stuart Rosenberg, dans lequel Paul Newman joue un personnage sauvage et mal adapté. Celui-là, j'ai demandé à Félix Maritaud de le visionner.087625.jpg

 

 

 

La production vous a-t-elle bien encadré pour Sauvage?

Oui, et je leur dois énormément. Au niveau production, ce fut une très belle expérience. Elle m'a soutenu du début à la fin. Avec une vigilance bienveillante jusque dans la justesse des scènes, sur lesquelles nous étions parfois en désaccord. Au final, ma mise en scène est plutôt classique, avec des cadrages précis.

Aujourd'hui, referiez-vous le même film?

Etonnante question. Je crois que oui. Même si je n'ai pas encore la distance nécessaire pour y répondre vraiment. J'ai fait des choix radicaux qui ont dû désarçonner les gens. Je referais les mêmes sans problème.

Vous travaillez sur un autre film?

Oui, je suis en train de l'écrire. Sauvage a été une longue immersion. Vais-je mettre si longtemps à faire mon second film? Je l'ignore.


Entretien réalisé le 29 octobre. Remerciements à Abel Davoine. Sauvage est toujours à l’affiche.

 

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11/11/2018

Retour sur l'expérience ultime de "VRtigo"

vrtigo.jpgTester sa capacité à affronter le vide. Sonder ses propres limites face au vertige, phénomène que tout le monde éprouve ou a éprouvé un jour à un degré ou l’autre. De par son titre, VRtigo annonce clairement la couleur. Mais l’expérience nous rattrape. Ce fut mon cas, puisque, à l’instar d’autres personnes, j’ai dû la stopper avant son terme, au début du quatrième (et dernier) niveau. C’est que l’illusion n’est pas loin d’être parfaite. Et que le voyage se mue rapidement en une mise à l’épreuve très rude pour les nerfs. Du 5 au 10 novembre, VRtigo faisait partie, hors-concours, des différents projets de VR (Virtual Reality) qu’on pouvait tester au GIFF. Il s’agit là d’une expérience neuro-scientifique conçue par le laboratoire de génétique comportementale de l’EPFL et d’un outil développé pour leur projet de recherche bio-comportementale (du moins tel que le décrit le catalogue). Après avoir signé une feuille pour signifier que nous ne sommes pas cardiaques (on ne plaisante pas), on nous équipe de 16 capteurs. Et direction une pièce fermée où a lieu le test. Le casque est positionné sur notre tête avant notre entrée dans la partie de la pièce dévolue à l’expérience. Dans celle-ci, un pavage virtuel formé de cercles concentriques divisé en dix nous attend. Jusque-là, rien de très surprenant. Au premier niveau, une pièce fermée et exigüe s’offre à notre vue. Une voix-off nous intime de monter sur un petit escabeau, haut tout au plus d’un centimètre, et de faire trois pas en direction du mur avant de revenir. C’est au deuxième niveau que les choses se corsent, et cela sans préavis. Les murs s’effacent, et on se retrouve tout soudain dans les rues silencieuses d’une métropole type New York, tout seul. Et le petit escabeau où l’on est juché se met à monter. Très haut. De plus en plus haut.

Sans détailler davantage une expérience qu’il s’agit de garder secrète (ce qui peut se concevoir), il convient de s’interroger (à titre individuel, ce qui corse sacrément l’exercice) de la capacité, de notre capacité à ne plus discerner la part d’illusion dans ce qu’on expérimente. Tout comme les spectateurs de 1895 s’enfuyant en courant parce qu’un train leur fonce dessus – en fait, la représentation d’un train, son image, donc l’illusion d’une menace – l’effroi face à VRtigo est similaire, alors qu’on sait pertinemment que tout est faux, qu’il suffirait de fermer les yeux pour que tout s’estompe et que seul notre cerveau et notre corps ne semblent plus répondre à la logique cognitive de ce qu’on vit. Dès le 3e niveau, l’expérience se traduisit chez moi par l’impossibilité physique de remonter sur le petit escabeau (haut d’à peine un centimètre) et par une sorte de paralysie correspondant à l’irrationnalité que le sentiment du vertige communique. Au départ du 4e niveau, j’ai demandé à stopper le processus, ne le supportant plus. Ce qui est d’autant plus étonnant qu’au cinéma, je supporte à peu près tout. Sauf que la VR, ce n’est pas du cinéma, ni même du cinéma élargi ou augmenté. Il s’agit juste d’un nouveau format, n’ayant en commun avec le cinéma que l’utilisation d’images. Lorsque la VR devient expérience et que le spectateur volontaire se transforme en cobaye, le spectacle se mue en transcendance. Les sens s’estompent et ce type de mise à l’épreuve, paradoxalement jouissive – je suis prêt à retenter des expériences identiques tous les jours s’il le faut -, correspond à un niveau d’exploration inédit de notre aptitude à digérer, appréhender, ou plutôt vivre tel ou tel «spectacle». C’est en cela que les VR, donc la VR, est très souvent passionnante, stimulante ou enrichissante. Parfois dérangeante, ce que peut être VRtigo. Et c’est personnellement ce que je cherche, vous l’aurez compris.

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06/11/2018

Un coup de coeur au GIFF, "Wij", attention film choc

wij.jpgMalgré une déconstruction narrative et chronologique pas forcément nécessaires, Wij (We) de Rene Eller est ce genre de choc salutaire qu’on attend tous en compétition cinéma au GIFF. Collation d’actes répréhensibles et le plus souvent à caractère sexuel commis par une bande d’ados auxquels le récit ne trouve pas d’excuses, le film ne tente pas d’imposer une psychologie rigide ou didactique, ni même et surtout pas une morale, qui viendrait escamoter la dureté implacable des actes gratuits et manichéens qui nous éclatent à la gueule. Tout cela est sans espoir et d’une noirceur presque totale. Dans la lignée de Pasolini et Larry Clark, n’ayons pas peur des comparaisons audacieuses, même si j’exagère un peu. Un film formidable dont on ne ressort pas indemne.

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