"Sophia Antipolis", esquisses de fins du monde

Imprimer Pin it!

sophia2.jpgLa singularité de son film parle pour elle-même. Bienheureux sont ceux qui pourraient résumer l'affaire, synthétiser son histoire, raconter Sophia Antipolis sans se planter. Sophia Antipolis, ville où peut-être convergent les possibles et les embryons d'histoires, cède d'abord à l'étrangeté sans se prévaloir d'une obédience à un courant quelconque. Virgil Vernier y filme la scène d'un crime dont le centre est partout et nulle part. Sans traquer les fulgurances, le métrage, extrêmement calme dans son esthétique (oui, calme!), loin de ces épates auteuristes qui parfois nous grisent, visite un non lieu et l'épuise. Il y a quelque chose du roman feuilleton incomplet dont les pages se seraient détachées au vent dans ce singulier objet. Une manière de nous échapper par à coups, de se dérober à nos regards circulaires, à fuir nos grilles de lecture. Sans aller jusqu'à l'obscurantisme, sans basculer dans l'ascétisme. C'est bien la preuve que le défrichage de nouvelles terres demeure possible. Une secte, une milice, des groupuscules, quelques bimbos, réunions et regroupements qu'un processus diégétique rend possible et propose, au risque de dérouter, au premier sens du terme.

vernier.jpgAvant de rencontrer Virgil Vernier, je voulais lire des choses sur son travail, des critiques le concernant (son film est préalablement sorti en France le 31 octobre et a été montré en août au Festival de Locarno). Je ne l'ai finalement pas fait. Lui voulait savoir où je l'avais vu. Je lui ai dit que le Cinéma Spoutnik organise des projections de presse et que c'est ainsi que j'ai pu le visionner. Surtout pas via un lien. Puis en cours de conversation, car nous avons d'abord discuté, et non pas seulement échangé selon le rite monocorde et obligé du questions/réponses, et cela même si le découpage de l'interview ci-dessous ne le laisse guère supposer, je lui ai confessé que le nom de Sophia Antipolis m'évoquait l'exotisme de cette planète imaginaire, parfois appelée Planète X ou Nibiru, géante qui se cache dans le système solaire et aurait dû percuter la terre depuis plusieurs prophéties en arrière. Il a adoré cette comparaison, qui lui parlait, dévoilant une certaine appétence commune pour l'occulte et l'étrange, pendant que plusieurs plans ensoleilllés de Sophia Antipolis se donnent de faux air de fin du monde, ravivant un principe eschatologique qui devrait être à la base du cinéma, tous genres confondus. Tentative de reconstitution de notre échange.

sophia1.jpg

Pourquoi ce titre de Sophia Antipolis, qui fait penser à un documentaire alors que le film n'en est pas un?

J'aime cette fausse piste. Ce nom évoque aussi une technologie futuriste, l'idée d'une science qui serait au service du futur. Je voulais démarrer le film à partir d'une donnée concrète, géographique. Là-bas, à Sophia Antipolis, on pense à l'homme de demain. Je me suis intéressé à ce qui vient avant, aux coulisses, si vous préférez. Ce nom est également évocateur d'une puissance, tout en rappelant le passé lointain, avec ces intonations gréco-romaines caractéristiques. Je n'aime pas créer de la SF pure et dure, d'autant plus que les films qui représentent le futur ont tendance à se ringardiser très vite. Cet entre-deux me convient donc tout à fait.

Pourtant, le nom n'a rien d'imaginaire. Ne désigne-t-il pas aussi la Côte d'Azur?

Oui, et la Côte d'Azur, dans le monde, correspond souvent à une vision américanisée de la France, celle qui voudrait ressembler à Miami. C'est un simulacre de paradis sur terre.

En quoi ce territoire vous fascine-t-il?

Il fait miroiter le monde du luxe. Le film n'est pourtant jamais documenté. Il n'est pas non plus naturaliste. Dans le cinéma français actuel, le naturalisme me gêne beaucoup. Les cinéastes devraient se réinventer.

D'où sortent vos comédiens?

Je cherche des gens dont j'aime la manière de parler. Je fais aussi un casting, d'ailleurs. A ma manière. Puis j'écris un peu avec eux. Ce qui compte, c'est que le jeu ait une vérité. Pour cela, il ne faut surtout pas leur placer un texte dans la bouche. Et si une séquence ne marche pas, je ne la garde pas, ce n'est pas grave. A titre personnel, j'ai surtout envie d'aller vers les gens qui n'ont si possible jamais joué, ou vers des acteurs inconnus. Mais pour les trouver, je passe plus d'une année à mettre des annonces sur les réseaux sociaux et un peu partout. Si je cherche des flics, par exemple, j'aurai tendance à passer des annonces chez les flics.

Vous ne tournerez donc jamais avec des gens connus?

Il ne faut jamais dire jamais. Je n'exclus pas de travailler un jour avec une icone de la pop culture.

On a l'impression que votre film contient plusieurs films ou plus exactement plusieurs débuts de film.

C'est effectivement le cas. J'ai un goût pour décourager le spectateur de s'accrocher. Je lui demande d'opérer un travail de correspondance. Par exemple, dans Sophia Antipolis, de chercher ce qu'il y a de commun entre la secte et la milice qu'on peut voir. Ou entre cette femme qui a tout perdu et ce soleil qui semble se profiler comme une menace susceptible de brûler le film. Je voudrais aussi qu'on réalise à quel point nos comportements sont irrationnels.

Vous avez un goût pour les lieux incongrus, non?

Je n'irais pas jusque-là. Pour préparer le film, je suis allé à un salon de la voyance qui se trouvait au sous-sol d'un Hôtel Ibis. Je me suis rendu dans une église de scientologie et me suis même pris au jeu. Tout cela nourrit ma connaissance. J'aime que les choses aient l'air exagéré.

Pensez-vous à la fin du monde? Le film semble par moments en parler.

Des groupes ésotériques, ainsi que des journalistes d'extrême-droite ou d'extrême-gauche, pensent que l'apocalypse a déjà commencé. Pour les témoins de Jéhovah, ce n'est pas une mauvaise nouvelle, car cela signifie qu'on va recréer un nouveau monde. Pour moi, l'ultime forme de l'apocalypse, dans son acception de révélation, c'est l'écologie. Pourtant, le futur qu'on veut nous vendre est déshumanisé. Derrière la promesse du bonheur, je sens le projet fasciste. J'aime les plaisirs simples, je suis fasciné par ce qui est archaïque. Les questions que je me pose vont dans ce sens. Qu'y a-t-il dans les Contes des 1001 nuits pour que ceux-ci continuent à nous bercer? Qui sont les nouvelles sorcières?

Qu'est-ce qui relie tous vos personnages?

Au-delà du contexte géographique, ils sont tous paumés et doivent choisir des solutions de repli ou correspondre à des standards de beauté. Il est toujours possible de se projeter dans l'esprit de quelqu'un. Par exemple, je peux comprendre ces filles qui éprouvent le besoin de se refaire le visage.

Sachant la singularité de vos films, comment se déroulent leur tournage?

Je pense qu'ils ne sont pas comme les autres. Et je peux même l'affirmer, car j'ai été moi-même assistant. Pour tourner, je préfère la pellicule, car elle redonne au film une sorte de statut sacré. Ensuite, je cherche une parole libérée du texte, donc je fais de longues prises. Un plan est un tableau vivant et j'essaie de ne faire qu'une prise, un peu comme Philippe Garrel. Je ne fais pas de champs contre champs. Il faut aussi que les acteurs ne soient pas intimidés. Je suis un peu leur gourou sur le tournage, je les mets à l'aise. J'ai mis en place un jeu à moi puis je leur confie mon film. Je leur dis la scène, peu importent les mots. S'il y a un accident lors d'une prise, il se peut même que je la garde. Je souhaite une écriture proche de Renoir, de Rouch.

Justement, quel type de cinéma aimez-vous?

Parmi ceux qui m'ont donné envie, il y a Pasolini. PASOLINI.jpgCette manière de penser l'époque au filtre des anciens mythes. Et puis il y a Godard, qui m'a excité au niveau de l'invention, de sa façon d'utiliser la voix off, les incrustations.

Et en dehors du cinéma, quels sont vos intérêts?

Je peux tout lire. La presse populaire, voire people, comme les grands romanciers américains du type Faulkner. Tout m'intéresse. Je regarde beaucoup la télévision, Internet, et surtout les groupes dont personne ne parle.people.jpg

Combien de temps a pris votre film?

Environ deux ans pour le scénario. Un an de préparation. Plus le temps du tournage, assez court, car la pellicule coûte cher. A cela s'ajoutent quelques mois de montage. J'ai eu moins d'argent que pour Mercuriales, mon premier et précédent film. Quand à mon prochain film, j'aimerais pouvoir le coproduire avec la Suisse. Je ne sais pas encore par qui, mais j'en formule le voeu. En Suisse, j'ai d'ailleurs la chance d'avoir un public de jeunes fans et de toujours bénéficier d'un accueil formidable, comme ce fut le cas à Locarno avec ce film ou au GIFF, il y a quatre ans avec Mercuriales.

Entretien réalisé le 5 décembre 2018. Remerciements à Abel Davoine.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel