Berlinale 2019: de l'émotion à l'horreur

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goldene.jpgPour cette 69e édition de la Berlinale, et la dernière sous la direction de Dieter Kosslick, qui passera la main d'ici quelques semaines à Carlo Chatrian, ex-directeur de Locarno, les médias veulent mettre l'accent sur les femmes: sept en compétition (sur dix-sept titres), plus une rétrospective allemande et plutôt récente - rien d'antérieur aux années 70. Voyons déjà les films du concours (mes différents billets seront irréguliers, chrono oblige), ce qui ne sera pas si mal, surtout à une époque où la projection sur grands écrans semble menacée et en tout cas désertée par une partie du grand public. Depuis jeudi, l'inflation des festivaliers nous éloignera de ces constats alarmants qu'on ne veut de toute façon pas entendre, et le festival semble déjà avoir sorti son artillerie lourde pour les premiers jours.

En ouverture, une drôle de production européenne, signée par la Danoise Lone Scherfig, The Kindness of Strangers, avec Zoe Kazan, Tahar Rahim et autres comédiens désassortis. Autour des thèmes de la solidarité et de la maltraitance, une manière de récit choral curieusement structuré, sans pourtant déserter les couloirs du mainstream, avec un noyau dur de personnages tous fort attachants. Mélange de légèreté et de gravité, le film s'amuse à survoler ce dont il traite, de façon un peu filandreuse et décalée.
Bien plus sérieux, et autrement plus complexe, le dernier François Ozon, Grâce à Dieu, qui mériterait, pour toutes sortes de raisons, de remporter l'Ours d'or (on verra bien), traite de la pédophilie à l'église en parlant de la récente affaire Barbarin et du silence du diocèse sur des faits d'agression sexuelle commis sur des mineurs par des prêtres avant 1991. Le film s'articule autour des victimes, adopte leur point de vue, essentiellement trois d'entre elles, ici jouées par Melvil Poupaud, Denis Menochet et Swann Arlaud. D'une justesse confondante, structuré en segments qui se relaient les uns les autres, le film atteint une gravité émotionnelle jamais constatée dans l'oeuvre d'Ozon. Il s'agit là de son meilleur film.
Systemsprenger, de la cinéaste allemande Nora Fingscheidt, se veut tout aussi percutant, mais se retrouve un cran au-dessous, même si l'histoire de cette petite fille souffrant de graves troubles obsessionnels maintient l'attention. On y constate une belle adhésion entre la jeune actrice et ses partenaires, et le film ne tombe jamais dans la facilité. Allemande elle aussi, Marie Kreutzer montrait en concours Der Boden unter den Füssen, sorte de calque du Toni Erdmann de Maren Ade, en moins fou, moins tenu, moins délirant. Ici, l'héroïne est aussi une femme d'affaires, carriériste et lesbienne, dont la soeur internée ne cesse de la culpabiliser. Mais notre empathie pour le personnage demeure en retrait.
Öndög de Wang Quan'an, qui nous vient de Mongolie, parle de meurtres tout en se déroulant dans la steppe la plus déserte du monde. Désincarné mais calibré pour les festivals, le film compose avec la lenteur et des passages obligés (l'accouchement animalier) sans trop parvenir à dépayser. L'oeuf de dinosaure - c'est le sens du titre - débouche en réalité sur une souris. D'autres animaux, des chevaux, traversent le champ et l'écran de Ut og stjaele hester du Norvégien Hans Petter Moland, qui aurait gagné à se délester de sa voix off et de sa structure en flash backs - du coup, le rôle tenu par Stellan Skarsgard n'y est pas du tout utile - pour se concentrer sur un récit initiatique classique, genre qui a fait ses preuves dans le cinéma scandinave.
Enfin, j'ai gardé le plus terrible pour la fin avec l'éprouvant Der goldene Handschuh de Fatih Akin (photo ci-dessus), qui a retourné l'estomac des plus aguerris dans cette Berlinale. Tiré d'un best-seller, le film relate les crimes commis par Fritz Honka, serial killer qui a tué plusieurs vieilles dames solitaires à Hamburg dans les années 70, les abordant dans un bar dont le film porte le nom avant de les inviter chez lui où il les tuait puis les démembrait, cachant généralement des parties de leurs corps dans une cachette de sa mansarde. Il faut savoir que Fatih Akin prend ici le parti de tout montrer, presque sans ellipses, et dresse un tableau de la déchéance humaine qui fait froid dans le dos. La première séquence donne le ton. On y voit le corps d'une vieille femme sur un lit, dans un appartement d'une saleté repoussante. Puis un homme s'agite au-dessus d'elle pour tenter de la faire glisser dans un sac en plastique. Il traîne ensuite son chargement dans l'escalier, mais le bruit attire l'attention d'une petite fille. Alors il remonte le corps chez lui, le déshabille entièrement, puis s'empare d'une scie. Est-il besoin de vous raconter la suite? Der goldene Handschuh est clairement un film d'horreur, une plongée hallucinante dans l'enfer de la déliquescence et de la démence dans ce qu'elle peut avoir de plus abject. Loin de la caricature que certains ont pu voir, le film repousse les limites de la bienséance et du confort, non sans mettre à mal notre capacité à tout supporter. Destiné à un public averti, il devrait sortir en Allemagne assorti d'une interdiction aux moins de 18 ans, ce qui est extrêmement rare. Il a évidemment passablement secoué le public de la Berlinale, qui en a pourtant vu d'autres. Verra-t-on ce grand film macabre en Suisse? Ce n'est pas gagné.

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