Berlinale 2019: présence du surnaturel

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repertoire.jpgrepertoire2.jpgLe cinéma est l'art des fantômes. Il les convoque, les traque, les réunit, leur donne une nouvelle vie, du moins un semblant d'existence dont la pellicule conserve les traces. La pellicule, parlons-en! Denis Côté a fort judicieusement tourné son dernier film, ce Répertoire des villes disparues au titre si énigmatiquement beau (moins heureux en anglais, où il devient un Ghost Town Anthology un peu plat), en 16 mm. Bonheur du grain sur écran, loin de ces images léchées, standardisées, aplaties, blu-rayisées. Bonheur de l'épure que le format permet, renvoyant à un au-delà du cinéma, à un avant toujours présent (et encore l'immanence des fantômes), qui perdure et défie le futur. Sur le travail du deuil, s'il faut à tout prix dire en gros de quoi traite le film, qu'on peut aussi lire comme une histoire d'amour, ce Répertoire généalogique redit notre attachement supposé aux lieux et aux choses en ce qu'ils caractérisent les êtres, et aux disparus en ce qu'ils envahissent mémoires et conscience, et parfois, comme ici, le présent le plus tangible. Du surnaturel, des paysages enneigés, une bourgade paumée (215 âmes), un roman paraît-il inadaptable, et le cinéaste canadien signe l'un de ses films les plus personnels, les plus irréductibles. Troublant, poétique et lumineux. L'un des temps forts de la compétition berlinoise.


Plus académique, le Mr. Jones d'Agnieszka Holland conte le destin singulier d'un journaliste britannique qui le fut tout autant. Gareth Jones, après avoir réalisé l'interview de Hitler, part à Moscou négocier un entretien avec Staline, mais échoue finalement en Ukraine où il découvre l'extermination par la faim qu'y subit le peuple. De retour (on ne sait trop comment), il fera éclater la vérité en convainquant William Randolph Hearst de le publier, au grand dam d'un journaliste américain qui affirme le contraire en obtenant le Pulitzer. Un peu long, pas toujours bien filmé (il y a notamment une séquence d'orgie massacrée par un piteux travail de la caméra), Mr. Jones conserve son intérêt. L'engouement suspect provoqué par God Exists, Her Name Is Petrunya, production venue de Macédoine et signée Teona Strugar Mitevska, me laisse davantage de marbre, même si son personnage principal, une jeune femme qui décide de prendre son destin en mains en s'emparant d'une croix de bois rituellement lancée dans la rivière chaque année et convoitée par des centaines d'hommes, est fort bien construit. Mais on glisse vite vers la métaphore, voire vers une sorte de démonstration un peu facile. Tout à fait le genre de films à être primé à Berlin. Probabilité moins évidente avec Kiz Kardesler, qui marque le retour du cinéaste turc Emin Alper, qui filme ici trois soeurs isolées dans un hameau d'Anatolie. Méditatif, lent, parfois drôle, mais le plus souvent tragique, le film offre un exemple de cinéma d'auteur tel qu'on le pratiquait il y a environ vingt ans. Honorable, certes, mais on est en droit d'attendre un peu plus.

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