L’homophobie surgit de plein fouet dans «ProjetPieuvre»

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Voici le visage tuméfié de Lucas, qui s'est fait tabasser par des inconnus parce qu'il embrassait son copain dans la rue. En abordant de manière frontale le thème de l'homophobie, la web série "ProjetPieuvre" franchit un cap. Il était temps de lui consacrer un billet et de tenter une analyse succincte des trois derniers épisodes, ou plutôt instants.

pieuvre322.jpgProjetPieuvre ? On y voit des garçons embrasser des garçons, des filles coucher avec des filles (en fait une seule), des parents plus ou moins compréhensifs, des amis qui fument en théorisant, des collègues en désaccord sur leurs idées en matière de management, et ainsi de suite. Lancée il y a environ une année par le jeune Arthur Vauthier, ProjetPieuvre se déroule, on l’aura compris, en milieu gay et entremêle le destin parallèle (mais vous savez comment se comportent les parallèles lorsqu’elles tendent vers l’infini) de différents personnages dans un biotope commun, actuel et parisien. Objectivement, il n’est guère de web série plus passionnante aujourd’hui. Non pas seulement pour ses motifs thématiques, sa peinture juste et jamais caricaturale d’un univers restitué avec légèreté et mystère, un soupçon de romantisme et de désenchantement, ses amours éphémères, plans d'un soir ou relations sérieuses mêlées, bien sûr, mais aussi pour les contraintes qu’elle se fixe, qui elles-mêmes fixent des enjeux esthétiques, formels et narratifs dépassant le strict cadre et les conventions usuelles d’un récit qui fonctionne pourtant largement sur l’identification, condition suffisante mais pas nécessaire pour éprouver une forme d’addiction à l’ensemble. Voici, dans le désordre, ces "contraintes", sans doute non exhaustives:
1) Chaque jour, un nouvel épisode est posté sur Instagram, et la web série est destinée à être vue par le biais de ce réseau (même si on peut la visionner aussi depuis Twitter), via SmartPhone ou ordinateur fixe.
2) Chaque épisode dure une minute, pas une seconde de plus, et se présente comme une boucle qui peut se revisionner, si l’on veut, en continu. Jusqu’à redéfinir la notion de cliffhanger.
3) Chaque épisode est numéroté et identifié comme un Instant, publié chaque jour ou soir de façon métronomique. Leur suite est chronologique mais parfois discontinue. Ils sont tous systématiquement sous-titrés en anglais.
4) Chaque instant ou plan est fixe, sans mouvement de caméra ni coupe.
Ce dernier point est capital, car il définit une grammaire, une écriture, et surtout une gestion du hors champ qui a récemment franchi un nouveau cap. Dans l’instant 320, le thème de l’homophobie a ainsi surgi de plein fouet et sans préambule, métaphorisant le concept même d’agression au sein du cadre confortable, voire rassurant, de la web série. L’utilisation du hors champ y est remarquable et contribue à déstabiliser un public qui n’en demandait sans doute pas tant et s’avère même effrayé à l’idée de découvrir ce qui va suivre, ému puis scotché par une gravité tout à coup insondable. Mais voyons comment s’organise ce hors-champ dans les épisodes 320 à 322.


Instant 320.

pieuvre320.jpgOn voit Lucas et Nicolas, personnages récurrents de la série, tous deux en couple, en train de retirer nuitamment de l’argent à un bancomat. Tous deux s'embrassent tendrement lorsque soudainement, en off, surgit une insulte, «Pédés !», qui sera répétée deux fois, la seconde plus fort, comme si la voix qui la proférait s'était rapprochée. Les deux garçons regardent sur notre gauche (sur sa droite pour Lucas) et Nicolas finit par faire un doigt d’honneur en direction de ce hors champ invisible. La voix répond alors "Ah ouais! Ah ouais!", expression confuse d'une menace encore voilée mais bien réelle, entièrement comprise dans cet hors-champ soudainement si effrayant.


Instant 321.

pieuvre321.jpgEllipse et changement de décor. On devine que l'agression homophobe a bien eu lieu, mais nous n'en savons pas plus. Nous sommes cette fois dans le cadre froid et impersonnel d'un commissariat, première occurrence, sauf erreur, d'un tel décor dans la web série. Seul le costume du flic permet d'ailleurs d'identifier ce contexte. Ce dernier y relit, posément et à voix haute, la déposition de l'agression qu'on vient de lui relater. L'identité de l'agressé est encore inconnue, même si on peut deviner, par son libellé, cité de mémoire "mon compagnon lui a dit d'aller se faire foutre (...)", qu'il s'agit de Lucas. Cette fois, le hors champ est double et le regard du comédien incarnant le flic le balaie, passant de l'écran de son PC (ou Mac) à celui ou ceux qui viennent de déposer la plainte. Le personnage d'Arnaud (le flic) n'affiche pas d'empathie, ni d'antipathie particulière. On sait ce qui s'est passé et comment, mais le drame est encore hors champ à ce stade de la narration.


Instant 322.

pieuvre322.jpgTuméfié, le visage de Lucas apparaît plein cadre, avec un regard caméra (ou à peine dévié, mais le résultat est identique) extrêmement perturbant. On découvre donc qui s'est fait tabasser, et c'est d'autant plus intolérable que Lucas est objectivement l'un des personnages les plus bienveillants et gentils de la web série. Son regard n'est que souffrance et là aussi, comme dans l'Instant 321, qui rime avec celui-ci de curieuse manière, ne serait-ce que par le choix anthropométrique du cadrage, rarement utilisé ainsi dans la série, le hors-champ est double. Il y a d'une part la main de Nicolas sur l'épaule de Lucas, puis la voix du premier, en off, qui le rassure et lui demande s'il ne veut pas qu'on prenne une photo de son visage. Et d'autre part, il y a ce qu'observe Lucas hors champ, c'est-à-dire le public, le spectateur, nous, tout ce que sous-entend en général un regard caméra, au cinéma comme ailleurs. Procédé du reste jamais utilisé, là aussi sauf erreur, auparavant dans ProjetPieuvre. Imparable et d'une efficacité se passant de tout commentaire.


La grammaire à l'oeuvre dans le récit de ProjetPieuvre pèse de tout son poids sur celui-ci, et l'écriture découle ainsi de choix préalables, d'a priori esthétiques qui donnent toute sa force et sa charge émotive à un projet pour le moment unique en son genre. J'y reviendrai occasionnellement, en espérant que cette web série continue le plus longtemps possible.


Pour visionner les 322 Instants de ProjetPieuvre :
Sur Instagram: https://www.instagram.com/projetpieuvre
Sur Twitter: https://twitter.com/projetpieuvre
La web série a également une page sur Facebook, mais n'y sont disponibles que les 186 premiers instants.

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