Locarno 2019 - Simon Guélat: "J'ose espérer que l'art peut encore nous dépasser"

Imprimer Pin it!

guelat.jpgDe Locarno, restent généralement des souvenirs, des visages, des prénoms, des films bien sûr, qui se télescopent dans une singulière nostalgie propre aux festivals. De Locarno 2019, il y aura par exemple cet Aline de Simon Guélat, magnifique court-métrage qui par-delà l'universalité de sa thématique redit notre malaise face à ce qu'on ne connaît pas et révèle une sensibilité insoupçonnable. Adaptant Ramuz, la détournant serait plus juste, le jeune comédien d'origine jurassienne, entrevu dans 120 battements par minutes de Robin Campillo, parvient à cette justesse de chaque plan qui définit la nécessité d'un film tout en retenue et en clairs-obscurs, troublante métaphore d'une société où l'ostrascisme et le rejet de l'autre semblent devenus la norme. Simon Guélat est l'interview express du jour dans mon blog locarnais. Et ne manquez pas son film, sa première a lieu demain.


Pourquoi as-tu choisi d'adapter Aline de Ramuz et surtout pourquoi en donnes-tu une version actuelle et un peu décalée?


Ramuz, je l'avais découvert avec Denis Maillefer, pour un spectacle à Vidy inspiré de deux nouvelles, Salutations paysannes et L'Amour de la fille et du garçon. J'avais adoré cette écriture, sa manière de dépeindre la découverte du sentiment amoureux. Après, j'ai lu plusieurs autres textes de lui, dont Aline, qui est son premier roman. Cette adaptation est liée au fait qu'il y a des choses qui résistent chez Ramuz. Dans le roman, la différence de classes sociales est plus accentuée. Aline vit aussi avec sa mère, cette dernière apprend qu'elle a rencontré un certain Julien. Un personnage que le roman condamne. J'avais au contraire envie de le sauver.


Qu'est-ce que le film raconte de toi?


La difficulté de s'accepter dans un milieu hétéronormé. Je n'ai pas fait beaucoup de films. Mon premier court, Cabane, a des liens avec celui-ci. Ce qui me touche, ce sont ces personnages qui arrivent à s'affranchir du milieu d'où ils viennent. En tant qu'homosexuel venant de la campagne, je ne me voyais guère de place pour ça.


Comment as-tu découvert tes deux comédiens, Paulin Jaccoud et Schemci Lauth, qui jouent respectivement Alban et Julien?


Au départ, comme il vient d'ailleurs, j'ai cherché le rôle d'Alban en France. Je voulais un personnage androgyne. Quant à celui de Julien, je le cherchais en Suisse. Au final, c'est l'inverse qui s'est produit. Alban a donné la réplique à Julien, et cela fonctionnait.


As-tu un peu féminisé Alban?


Légèrement. Je lui ai aussi fait faire des cours de voguing, une danse urbaine née dans des clubs gays. Puis on a beaucoup répété.


De quel personnage te sens-tu le plus proche?


Je suis un peu entre les deux. J'aurais aimé avoir la liberté d'Alban. D'ailleurs, peut-être fait-on des films par revanche vis-à-vis de soi-même.


En quelques mots, peux-tu me raconter ton parcours?


J'ai fait une matu théâtre au Jura, seul canton suisse où c'est possible. Puis La Manufacture à l'âge de 19 ans. En sortant de l'école, j'ai travaillé comme comédien, puis suis parti à Paris en 2007. Mais je travaille régulièrement en Suisse comme acteur. Début 2020, je serai à Vidy pour Outrage au public de Peter Handke. Et j'ai réalisé mon premier court-métrage en 2016.


On t'a également vu dans la web-série gay ProjetPieuvre, dans le rôle d'un stalker qui s'introduit chez un garçon lorsqu'il n'est pas là, renifle ses habits et se glisse dans ses draps? Comment es-tu arrivé là-dessus?


C'est Arthur (le créateur de la série), qui m'a contacté après m'avoir vu dans 120 battements par minute. Au départ, cela m'angoissait de le faire sur une longue période. Mais les tournages ont été regroupés. C'était une rencontre sympa. Il n'est pas exclu que je tourne d'autres épisodes.


Tu as également fait une résidence d'écriture en Provence, avec une bourse octroyée par la FARB (Fondation Anne et Robert Bloch). Ce n'est pas un truc de glandeur, ça?


Oui, sans doute. Mais ce ne sont quand même pas des vacances payées. Il est assez rare qu'on nous laisse tranquilles, dans ce métier. J'en ai profité pour faire un film sur une jardinière que je vois tous les jours.


Tu vis à Paris en ce moment?


Oui.


Si tu apprenais, à ton retour, qu'une bombe atomique allait y exploser sans que tu puisses t'enfuir, que ferais-tu?


Un film pour essayer de changer le cours des choses. J'ose espérer que l'art peut encore nous dépasser. Mais dans une telle situation, cela raccourcirait l'ultimatum. Car on sait qu'on va dans le mur. On ne sait pas quand, mais ça va arriver.


Quelle question rêves-tu qu'on te pose?


Celle-là.


Pierre Deladonchamps m'a déjà répondu la même chose.


Oui, mais c'est compliqué de ne pas avoir de contraintes. Elles sont fécondes. Quand tu fais un film, tu n'as que des contraintes. Et la question, c'est une forme de contrainte. Quand elles sont ouvertes, c'est plus dur.


Si tu avais carte blanche pour dire ce que tu veux, que dirais-tu?


Je donnerais un conseil de lecture. Paul B. Presciado, son livre s'appelle Un appartement sur Uranus et il rassemble des chroniques parues dans Libération. Nous rappelant qu'il y a encore de nombreux combats à mener, comme les droits des homosexuels. (En cherchant le livre sur Google, j'ai vu qu'il était cosigné par Virginie Despentes.)

 

 

Commentaires

  • "J'ose espérer que l'art peut encore nous dépasser"

    Je n'ai aucune idée du sens de cette phrase. Chaque mot mériterait traitement.
    L'art n'est pour moi que la tentative presque désespérée de copier la nature et manifester les limites de l'homme.
    Je, je passe, trop à dire;
    Oser, c'est le minimum;
    Espérer, c'est avouer son insatisfaction et ses attentes;
    L'art est la nouvelle valeur refuge des investisseurs;
    Encore, c'est avouer sa peur de l'inconnu;
    Nous, c'est qui ?
    Dépasser, pour le faire faut se considérer comme le premier.

    Ceci dit, merci pour ces interviews express qui sont incisifs, brefs et délectables.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel