23/01/2018

Manille, la chair et le cinéma

serbis2.jpgDeux mains, deux fesses, deux bobines. La parité devient symétrie, et ce qui fait qu’on s’attarde sur cette représentation, c’est que l’acte sexuel a lieu dans un endroit de prime abord incongru, une cabine de cinéma. A l’ancienne, cela va sans dire, vu le nombre de bobines qu’on pourrait y répertorier. En dehors de cela, la pièce a l’air sale, peu nettoyée (on voit un gobelet et des déchets sur le sol), vétuste, voire à l’abandon. Mais tout est ainsi dans Serbis. Impossible film, assourdissant et strident, surchargé jusqu’à l’écoeurement. Proche du huis-clos, ce métrage de Brillante Mendoza se déroule entièrement dans une salle de cinéma (immense, proche du complexe), vestige d’une époque révolue devenu lieu de projection pour des films porno ou érotiques de seconde zone. Ancien temple de la consommation où ne se consomme plus guère que la chair et où tout désir est tarifé. La prostitution, le bruit de la rue, les murs qui suintent, la chaleur et la crasse, les corps qui s’écartèlent dans la pénombre, l’humidité et les odeurs, les enfants qui s’agglutinent, le linge qui pend, la nourriture et les déjections, c’est Manille. En 2008, on découvrait littéralement Mendoza, après quelques métrages entraperçus ici et là (dont un à Locarno). Serbis concourait au Festival de Cannes, et l’auteur philippin commençait à exister. Sept films plus tard, notre impression n’a pas changé.

Serbis est programmé ces jours à Black Movie.

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22/01/2018

Sommeil trompeur

alone.jpgJuste des corps qui se relâchent. Apaisés, assoupis. Et habillés. Tous trois ont l’air de flotter, et rien de sexuel ne circule entre eux. Ces deux hommes et cette femme sont offerts au regard, posés sur un matelas, à même le sol ou peut-être à quelques mètres de ce dernier. Le décor est rudimentaire, il évoque la pauvreté, la précarité, la promiscuité. Mais pas le malheur. Les yeux fermés, ces personnages ont l’air paisibles, reposés, comme détachés de toute contingence. Au centre du trio, les familiers de Tsai Ming-liang auront reconnu son acteur fétiche, ce Lee Kang-cheng qui traverse absolument tous ses films et ne quitte jamais le cinéaste, comme s’il était son double, son amant, son alter ego, son ombre, peu importe. Dans I Don’t Want to Sleep Alone, il est de presque tous les plans. Silencieux, prostré, ramassé. Dans ce film, le temps devient matière et s’étire jusqu’à l’obsession. Lenteur et silence composent ce monde intérieur que la mise en scène déconstruit jusqu’à l’abstraction. Le film est presque aussi beau que le méditatif (qualifions-le ainsi, par paresse et commodité) Stray Dogs, à ce jour le plus miraculeusement sépulcral de son auteur. Réalisé en 2006, I Don’t Want to Sleep Alone n’a connu qu’une diffusion confidentielle, on s’en doute. Les festivals servent à contredire ce douloureux atavisme du cinéma moderne. Et ceux qui refuseraient de rejoindre ce trio endormi ont décidément tout faux.

I Don’t Want to Sleep Alone est programmé ces jours à Black Movie.

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21/01/2018

Voici un compte Twitter dédié aux nombres premiers qui défie l’éternité

prime.jpgSavez-vous qu’il existe un compte Twitter donnant la suite de tous les nombres premiers? Jusque là rien de très surprenant, on trouve des comptes pour tout, Instagram d’animaux domestiques ou fake de stars décédées dans les années 30. "Prime Numbers" a été créé en septembre 2013, il compte un seul abonné (probablement celui qui se cache derrière son algorithme) et un peu moins de 10 000 followers, ce qui n’est pas énorme. Son principe ? Il publie chaque heure, tous les jours de l’année, un nouveau nombre premier consécutif au précédent. Historiquement, son premier tweet a donc dû être "2". J’ignore s’il a tweeté quelque présentation avant. Sur son profil, cette sentence : «Every prime number, eventually. (Or the heat death of the universe; whichever happens first.)», manière de défier l’éternité. Sauf que le vertige survient bien avant qu’on aborde, même de loin, les notions d’infini. 

Attardons-nous sur le nombre de tweets publiés. Sachant sa régularité métronomique, on déduit aisément que "Prime Numbers" publie 8766 tweets ((24 x 365) + 6) par année, nombre obtenu en multipliant les 24 heures d’une journée par les 365 jours de l’année, résultat auquel il faut ajouter 6 (heures), valeur de la correction induite par une année bissextile tous les quatre ans. En ce moment, la liste des premiers se situe entre les nombres 440 000 et 450 000, soit des premiers à six chiffres. On peut supposer que la progression est assez rapide et qu’à ce rythme, on verra bientôt défiler des premiers de plusieurs millions ou milliards. C’est faux. Cette progression – de 24 nombres par jour – est au contraire extrêmement lente. Au point qu’il faudra attendre environ huit ans pour voir défiler les premiers nombres premiers à sept chiffres (soit supérieurs à un million), 75 ans pour ceux à huit chiffres, et autour des 657 ans pour les premiers composés d’au moins neuf chiffres. Et ce n’est là que le début de la liste. Je ne vous laisse même pas imaginer le nombre de siècles nécessaires pour épuiser les 280 caractères des tweets actuels avec des premiers à 280 chiffres. Quant aux premiers de Mersenne, de Fermat ou de Sophie Germain, je n’en parlerai même pas ici.

Pour en avoir le cœur net, il suffit d’opérer un bref détour du côté de la fonction de compte des nombres premiers. On sait que le nombre de nombres premiers inférieur à un nombre x, ou π(x), est donné par une approximation faisant intervenir la fonction de logarithme népérien. La formule est célèbre. Là voici.

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Conjecturée par Gauss et Legendre, elle a été démontrée par Hadamard et La Vallée-Poussin à la fin du XIXe siècle et constitue aujourd’hui le théorème des nombres premiers. Il est donc relativement aisé, depuis, de calculer le nombre de premiers à telle ou telle échelle des entiers naturels, et pour le billet qui m’occupe aujourd’hui, les calculs ne sont bien sûr pas tenus d’être exacts à tout prix. Car les perspectives vertigineuses que présente un compte Twitter défiant ainsi l’éternité, sans aller jusqu’à disserter sur l’infinitude des premiers, ne vont pas sans un certain malaise. Cela étant, certains d’entre vous se diront peut-être qu’il suffirait juste d’accélérer la publication des posts, de tweeter non pas un nombre par heure, mais un par seconde. Certes. En ce cas, il suffit de refaire tous les calculs avec un nombre plus grand, résultante de 8766 x 3600 (secondes). Ce qui reviendrait à différer puis accélérer légèrement l’apparition des grands nombres, mais c’est tout. Car là, aussi, pour aller jusqu’aux grands premiers de Mersenne, l’existence de la terre n’y suffirait pas.

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