19/05/2018

Cannes 2018, où sont les hommes?

On a énormément parlé des femmes durant cette quinzaine. Histoire de varier les plaisirs, il est temps aussi d’évoquer quelques révélations masculines de ce Cannes 2018. Ce court billet s’en chargera. J’ai choisi uniquement des comédiens et limité leur nombre à cinq.

1) Félix Maritaud

maritaud.jpgParce que l’acteur est d’abord un corps. Un corps qui aime et qui souffre. Animal et charnel, offert et multiple, Félix Maritaud est de tous les plans de Sauvage de Camille Vidal-Naquet (photo). On le retrouve dans un rôle plus fugitif dans Un couteau dans le cœur de Yann Gonzalez. On se rappelle qu’il apparaissait déjà dans 120 battements par minute de Robin Campillo (Cannes 2017). On imagine désormais difficilement le cinéma français sans lui, tant sa présence incandescente crève l’écran. Expression galvaudée mais Dieu qu’elle lui va bien.

2) Victor Polster

polster2.jpgIl est elle, et elle ne veut plus être lui. Trouble, force et confusion. Girl, du Belge Lukas Dhont, a été un des films les plus courus de la quinzaine cannoise. Auréolé de la Caméra d’or – mais qui d’autre ? - il nous révèle aussi ce comédien si fort sous sa fragilité, si fragile sous sa force, tout en nuances et en déliés. Retenons son nom, Victor Polster, cet acteur est immense, et si émouvant lorsqu’il a mal.

3) Adriano Tardiolo

tardiolo.jpgVoici ce jeune paysan, si gentil et doux dans le beau film d’Alice Rohrwacher, Lazzaro Felice. D’un physique quasi pasolinien, d’une rigueur bressonienne, il met mine de rien le film à ses pieds et tout le monde dans sa poche. Il imprègne si fort l’image qu’on ne l’imagine guère en dehors, dans notre réalité. Pourvu qu’il ait d’autres grands rôles.

4) Yoo Ah-in

yoo ah-in.jpgC’est la star de Burning, de Lee Chang-dong, l’un des grands oubliés du palmarès. Face à Steven Yeun, Yoo Ah-in se débat dans un monde qui peut-être ne voulait plus de lui lorsque la jeune fille qu’il aime disparut. Stupéfiant de présence, le regard jamais fixe, l’hébétude contrôlée, il est maître de son image et sait se faire aimer. Déjà une star en Corée, selon mes déductions.

5) Zain al-Rafeea

zain al rafea.jpegImpossible d’écrire ce billet sans le citer. Sans lui, Capharnaüm de Nadine Labaki serait-il si émouvant ? J’en doute. Ce garçon de douze ans s’est endormi lors de la conférence de presse du film. Admirable geste.

PS: Il sera temps après digestion de revenir sur différents aspects de l'édition cannoise 2018. Rendez-vous dans la semaine.

 

22:59 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

18/05/2018

Cannes 2018, Paradis d'enfer!

couteau.jpgDans son Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques de longs métrages en 16 et 35 mm, Christophe Bier évoque longuement la productrice et réalisatrice Anne-Marie Tensi, qui régna sans partage sur le porno gay français (aujourd'hui majoritairement perdu, ou dormant on ne sait où) des années 70 et 80. Dans Un couteau dans le coeur, Yann Gonzalez lui donne les traits de Vanessa Paradis. Et imagine une fiction dans laquelle ce sulfureux personnage se retrouve au centre d'une série de meurtres frappant les comédiens de ses films. Gonzalez avait champ libre pour recréer un monde (relativement récent) dont presque aucune image ni représentation ne subsiste. Dès lors, il a pu donner corps, avec la complicité de ses acteurs – Vanessa Paradis a rarement été aussi inspirée et belle –, à des fantômes engloutis par le passé et les en faire jaillir comme Méliès faisait bondir des magiciens de ses boîtes aux premiers temps du cinéma. Le film est à la fois subtil, jouissif et intelligent, ce qui n’était pas forcément gagné.
Probable Palme d'or, le poignant Capharnaüm de Nadine Labaki contient à peu près tout ce que les jurés risquent d’aimer. Le film confronte un gosse de 12 ans déchirant de vérité à toute la misère du monde. Portant plainte contre ses parents pour lui avoir donné la vie, il est au centre de toutes les strates de la pauvreté que peut contenir Beyrouth. Il y a là un souffle romanesque d’une rare puissance, de l’émotion qui déborde de partout, les thèmes des migrants, des violences sexuelles (entre autres), et c’est une femme qui réalise. Tout pour plaire au jury présidé par Cate Blanchett. Bref, l'affaire semble pliée d'avance, ce qui ne me réjouit qu'à moitié. A moins que... (lire mon billet d'hier).
Enfin, Dogman de Matteo Garrone conte l'histoire d'un toiletteur pour chiens se laissant entraîner par un pote sorti de prison dans une spirale criminelle dont il finira par se venger. Un film assez tenu, sombre et félin, mais un peu mince pour un concours cannois qui exige davantage d'envergure ou d'expérimentation.

17:08 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

17/05/2018

Cannes 2018, the festival is Burning

burning.jpgLes meilleurs films restent ceux où quelque chose vous échappe. Où la mécanique ne s'assemble pas dans le cerveau de la même façon que nos fonctions cognitives ne nous y habituent. Il y a de cela dans Burning de Lee Chang-dong, à ce jour son meilleur film, et de loin l'un des meilleurs titres d'une compétition cannoise qu'on peut cette année qualifier de généreuse. Tiré d'un roman de Murakami, Les Granges brûlées, il se centre autour de la disparition inexpliquée d'une jeune fille, et de deux jeunes hommes gravitant autour. L'un, amoureux d'elle, la recherche, l'autre, lisse et impénétrable, devient le noyau de soupçons que le récit ne cherche nullement à désamorcer. Ce faux jeu de pistes, subtil dans sa manière de nous entrelacer sans nous égarer, de promettre des lueurs qui au final s'obscurcissent, se voit servi par une mise en scène d'une limpidité paradoxale, créant de la géométrie riemanienne là où il ne devrait y avoir que cercles concentriques et opportunisme de portes claquant au vent. Deux comédiens s'y font face: Yoo Ah-in, pour ma part une révélation, et le grand Steven Yeun, qu'on est si heureux de retrouver après l'avoir perdu dans The Walking Dead, tout massacré qu'il fut par l'horrible Negan. Autour d'eux glisse une histoire aux aspérités savonneuses, l'un de ses récits qui ne s'encastrent pas dans un genre préétabli, mais distillent au contraire une musique de l'instant qui nous fait léviter très rapidement. Dans une critique, j'aurais écrit que le film se situe quelque part entre Hitchcock et Antonioni (L'Avventura), et que la jouissance dont il procède est comparable à celle de Patricia Highsmith en écriture. Mais ce billet n'est pas une critique, vous l'aurez compris.
Sorti depuis mercredi, En guerre de Stéphane Brizé nous rappelle que tous les patrons sont des salauds et que la classe ouvrière, contrairement à ce que croyait Elio Petri, ne va pas invariablement au paradis. Démonstration imparable, dénonciation renvoyant dos à dos la gauche à une droite qui n'est pas encore de l'extrême, le tout mené par un Vincent Lindon habité, et filmé avec naturalisme par un Brizé pourtant toujours déconsidéré dans le cinéma français. Un métrage coup de poing qui ne s'embarrasse guère de fioritures et donne raison aux faibles. Nécessaire!
Quant à Under the Silver Lake de David Robert Mitchell, qu'un festivalier sur deux a comparé à Lynch (mettons), il reste désespérément à la surface du cauchemar schizophrène qu'il devrait et pourrait être. Comme dans Burning (lire ci-dessus), le héros du film, joué par le viril Andrew Garfield, part à la recherche d'une amie subitement disparue, quête qui va le conduire au coeur d'une LA surréaliste et pourtant fort clinquante. Tout cela s'effiloche sous les promesses et les intentions, le film ne parvient jamais ni à installer de climat ni à évoluer, et au final tourne court, demeurant cet objet en devenir dont on attend en vain qu'il se fissure et éclate. Au contraire, Mitchell paraît bridé, muselé, enfermé dans un projet qui le dépasse. Ce qui fut hélas sans doute le cas.

16:46 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |