10/08/2018

Locarno 2018, "Genèse" programmatique

genèse.jpegLe cinéma ne peut pas s'imaginer à partir d'un instant T, qui serait le présent, et ne pas envisager ce qui fut avant. Lui-même continuation de l'histoire de la littérature, qui n'a pas disparu à la naissance du septième art aussitôt après les essais balbutiés des Brüder Skladanowsky, le cinéma, cet art en mouvement qui figure le mouvement, n'est jamais aussi séduisant que lorsqu'il peut s'inscrire dans une continuité, une réinvention, presque une eschatologie de la paresse. On le sent toujours à Locarno, et cette année n'y fit pas exception. Pas question pour autant de se livrer à un bilan, voire à un prébilan, ce qui n'est jamais le principe à l'oeuvre dans mon blog. A propos de Genèse de Philippe Lesage, ci-dessus illustré, j'ai déjà cité, ailleurs mais pas ici, les influences, secrètes ou assumées (qu'importe) de Jean Vigo et Laurent Cantet. Mais la comparaison est affaire de cadre, de contexte, la classe, l'internat, en l'occurrence l'école privée de garçons. Pour trouer la narration brisée que travaille le cinéaste québécois, il y a ces blocs de chansons, au tout début puis dans l'ultime partie, la plus impossible. Chansons de groupes, moments de communion - in fine autour du feu, guitares en mains, comme pour parfaire l'idée d'un cliché boy scout dont la primalité semble irréductible à tout récit initiatique de ce type -, instant de partage, et peut-être le seul possible avec celui qui consiste à réunir des personnages dans un même lieu, chambre, classe, clairière.

Car les sentiments, leur naissance, leur infusion, leur réalisation, mènent en fait à la destruction. En révélant son amour à son meilleur ami, Guillaume se retrouve seul et chassé de l'établissement. Même son coming out n'a pas réelle raison d'être, il n'a rien clarifié, au contraire, devrait-on ajouter. En imposant à Charlotte une relation basée sur la liberté, son petit ami va lui aussi tout perdre, et provoquer la perte de la jeune femme, qui devient objet sexuel pour des amants de passage qui ne promettent rien d'autre, ou si peu. Seule l'ultime histoire de Genèse, mais la fin demeurera ouverte, notre impatience ne se satisfaisant pas d'une banalité romantique qui vient presque contredire l'aspect programmatique du titre, semble promettre un hors-champ heureux et gorgé d'espoir juvénile. Qu'en est-il vraiment? Nous ne le saurons pas. Genèse n'est pas un film où il s'agit de deviner ce qui adviendra ultérieurement. Il ne dispense aucune morale, ni leçon ni conseil, ni bienfaits sentimentaux, il travaille juste la matière des corps, réunis dans un espace commun, traversés par divers sentiments contradictoires et pérennes, blocs immémoriaux que le présent du film s'amuse à déjouer, avec un sens du tragique qu'on se plait à adorer, peut-être parce que sa rareté est réelle dans le cinéma actuel. Voilà quelques fugaces notations sur l'un des films phares du 71e Locarno Festival. Je ne sais pas s'il aura le Léopard d'or, mais on ne peut évidemment pas l'exclure.

16:09 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |