08/08/2016

Locarno 2016 : "O Ornitólogo", in illo tempore

ornit1.jpgDe cet homme dénudé dans la forêt, en partie entravé de lourdes cordes, possiblement endormi, posé sur quelque chose de bleu qui s'apparente de loin à une couverture, cadré comme le détail d'une fresque de Michel-Ange, évocation christique en moins (vraiment?), émarge le sentiment d'une nature morte.
ornit2.jpgDe ces masques tribaux, plus hideux que peinturlurés, reproduisant quelque rituel atavique dont le sens se dérobe, suggérant cris nocturnes et sacrificiels, brandissant des flammèches menaçantes, tout en mouvement, comme l'indique le flou sur le bras du milieu, éclate l'impression d'une violence syncrétique survivant à toute autre cérémonie.
ornit3.jpgDe ce regard perdu derrière un rocher, mélange de peur et de curiosité, laissant entrevoir la possibilité d'une menace indistincte, d'un hors-champ vénéneux, celui-là même dont les yeux de l'homme (jeune, beau, racé) paraissent se méfier, surgit le spectre de ces mystères nocturnes, bruitages amplifiés par la conscience en éveil, ombres portées aux contours menteurs, visions déformant un réel qui n'a plus prise sur le monde.


Ces trois images de O Ornitólogo de João Pedro Rodrigues, prises au hasard - et non choisies, on en trouve très peu du film sur Internet - ne suffiront pas à décrire le voyage dont il y est question. Ni les mutations engendrées par ces rencontres inattendues qui cimentent un récit au socle pourtant bien mouvant. Ni la radicalité à l'oeuvre dans une histoire puisant au carrefour des mythologies. Ni le surréalisme parfois extrême dont le cinéaste ponctue son récit, comme s'il s'agissait aussi de s'amuser. S'amuser et se perdre. Ni, enfin, cette déréliction aux accents de folie qui semble être l'une des clés d'un film qui cherche perpétuellement à nous échapper - mais est-ce précisément pour cela qu'on l'aime? O Ornitólogo est candidat au Léopard d'or. Cette possibilité-là n'est nullement déplaisante.

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07/08/2016

Locarno 2016 : "Mister Universo", hommes forts, lions faibles

mister.jpegUn homme et un lion. Entre les deux, une grille, histoire de signaler que les deux mondes doivent être régulièrement séparés. Histoire de cirque et de quête. Tels sont les sujets de Mister Universo, nouveau film du tandem Tizza Covi et Rainer Frimmel. Ou de la fiction traitée comme un documentaire. Naturalisme, personnage dans leurs propres rôles, tiraillements entre l'être et la fonction. Le film s'immerge volontiers dans la réalité d'un cirque italien fauché, sans moyens, qui vivote. Les lions sont âgés, faibles, plus très actifs. Cette force qui leur manque est aussi celle qui fait défaut au héros lorsqu'il découvre que son porte-bonheur, hérité dans l'enfance d'un Mister Univers perdu de vue depuis, a disparu. Aussi recherche-t-il le héros déchu. Le film décrit des vies simples dans des situations elles aussi triviales. Mais comme toujours chez Covi/Frimmel (La Pivellina en 2009, Der Glanz des Tages en 2012), le traitement impose sa grammaire, sans chichis ni démonstration. Le filmage à hauteur d'homme s'avère payant, il induit une proximité avec son sujet qui est l'apanage d'un héritage indirect du néo-réalisme. Modeste mais assumé. Une vision tranquille et juste qui ne dépare pas dans le concours locarnais 2016.

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Locarno 2016 : un mariage et la vision d'un Orient déchaîné

brooks.jpgHabits d'apparat pour les femmes, vêtements plus standards pour les hommes. Autour d'eux, un fatras de chaises, d'ustensiles, de drapeaux et de lumières. Aucune couleur ne domine, toutes les teintes sont présentes. La scène est tirée d'un mariage, et la cérémonie occupe une grande partie de Brooks, Meadows and Lovely Faces (Al Ma' wal Khodra wal Wajh), dernier opus de l'Egyptien Yousry Nasrallah, l'un des vétérans de la compétition locarnaise. On s'aime, on s'engueule, on s'espionne, on se toise, on se provoque. Les strates de la société se ramifient dans l'observation de personnages hauts en couleurs et parfois chargés. La réalité se dérobe et ploie sous un décor trop fantaisiste pour être tout à fait vrai, ce que la séquence finale confirmera. Nasrallah dirige le groupe d'un seul tenant, comme un monstre organique unique dont chaque tentacule revêt un autre visage. Il y a des Mille et une nuits, ceux des contes, dans cette vision d'un Orient déchaîné par les tentations et couvé par les pulsions. Il y a un humour corrosif dans cette métaphore hybride et chamarrée. Quelques hauts le coeur également. Mais pour le spectateur, le spectacle, comme le plaisir qu'il y prend, est total.

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