02/11/2014

"The Wind", le muet à son apogée

the-wind-8.jpgEn 1928, le muet agonise, menacé par l'arrivée imminente du parlant. Considéré comme le premier film parlant de l'histoire du cinéma, The Jazz Singer d'Alan Crosland, avec Al Jolson grimé en noir, est sorti l'année précédente. Les salles de cinéma tentent de s'adapter et la transition se fera parfois dans la douleur. Pourtant, l'art muet est alors à son apogée. Les réalisateurs atteignent une maîtrise de leur art, et surtout de leur écriture, maîtrise palpable dans la plupart des productions sorties à ce moment-là, et ceci dans le monde entier. C'est le cas de The Wind (Le Vent), l'un des ultimes films de Victor Sjöström (1879 - 1960), cinéaste suédois parti à Hollywood en 1924 sur la demande de Louis B. Mayer, grand patron de la MGM.

Sur l'image ci-dessus, on reconnaît bien sûr la grande Lillian Gish (1893 - 1993) dans un gros plan mettant en valeur sa richesse expressive. Le regard halluciné, les yeux exorbités, mais sans exagération, elle traduit un sentiment de peur et d'effroi. Effroi que le film ne cesse d'amplifier. La jeune héroïne doit y lutter à la fois contre les hommes et contre les éléments (en l'occurrence le vent qu'annonce le titre). Sa main agrippe son visage, dans un geste désespéré mais ferme. Autour d'elle, l'obscurité guette et envahit l'espace, créant un fond uni qui peut s'apparenter à du dénuement. Le hors-champ prend tout son sens, désignant clairement une menace que la jeune femme découvre avant le spectateur. Influencée aussi bien par l'expressionnisme allemand que par la gestuelle des divas du muet italien (les Lyda Borelli ou Francesca Bertini), Lillian Gish a parfaitement digéré les leçons de Griffith - comparable à The Wind, Way Down East (A travers l'orage) est sorti huit ans plus tôt - et sait tirer parti au maximum de la caméra comme de l'orientation de son regard.

The Wind, comme la plupart des dernières grosses productions muettes, sera un échec. Il est à juste titre considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands films des années 20.

The Wind sera projeté le lundi 3 novembre à 20 heures à l'auditorium Arditi, dans le cadre du cycle "Du muet à Maddin" proposé par le Ciné-club universitaire.

18:41 Publié dans Cinéma, Cinéma muet | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

31/10/2014

"Leviathan", un hiératisme qui ne rassure pas

leviathan.jpgCette image est tirée de la bande-annonce de Leviathan. Elle s'adresse de toute évidence à un public spécialisé, voire cinéphile. "Après Le Retour", peut-on lire en lettres capitales. Le Retour était le premier film d'Andreï Zviaguintsev, celui qui avait fait connaître le cinéaste russe en 2003, et qui lui valut cette année-là le Lion d'or à la Mostra de Venise. Juste après dans la bande-annonce, on pourra lire "Et Elena". Qui est son troisième film, montré à Cannes en 2012. En revanche, pas de mention du Bannissement, son second long-métrage, et celui aussi qui a le moins marché. Malgré la cinéphilie assumée du trailer, la logique commerciale continue donc à prévaloir.

Mais hormis son texte, cette image présente un hiératisme à la fois imposant et épuré, du reste très symptomatique du cinéma de Zviaguintsev. Une statue y fait face à deux automobiles, dont une en train de se garer. Sur le bâtiment au centre, on voit une horloge. Il est environ midi moins dix. Plusieurs pylônes se détachent. Deux sur la droite et un à gauche. Ils ont l'air de respecter une certaine symétrie mais on ne sait pas trop leur utilité. Il fait beau, le ciel est bleu clair, dégagé et peu nuageux, et la nature n'est pas loin, comme le signalent les arbres qui se trouvent à l'arrière-plan. La présence de deux sapins, du côté de la statue, forme une manière de rime avec cet embryon de forêt. Mais ce qui frappe, c'est bien sûr l'absence de personnages, même si on devine quelqu'un dans la voiture qui se gare. Ce vide demeure très graphique, mais aussi, de par les surfaces qui se dégagent dans l'ensemble - hauteur et solennité du bâtiment comme de la statue, propreté du sol et dénuement général des lieux -, presque effrayant. On ignore ce qui va se jouer là, mais quelle que soit la réponse, elle ne rassure pas. La vision du film le confirme.

Leviathan est actuellement à l'affiche en salles.

17:02 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

30/10/2014

Gestes et regards dans "Magic in the Moonlight"

magic2.jpgAu vu des costumes, nous sommes au début du siècle dernier, dans les années 20 ou 30. La scène se déroule à l'extérieur, de toute évidence dans un jardin, au vu des frondaisons à l'arrière-plan. Au centre, une femme et un homme, soit Emma Stone et Colin Firth. Ils sont côte à côte, mais ne se regardent pas. Leurs regards portent sur des points différents, tous deux hors-champs. En traçant une ligne imaginaire depuis leurs yeux, on constate aisément que ceux-ci divergent. Lui n'a aucune autre expression et ses bras semblent figés le long de son corps, dans une attitude un peu raide. Elle, en revanche, porte les mains devant elle, dans un geste d'obédience prévenant qui pourrait ressembler à une prière, ou à une manière de façonner l'espace, ou encore à une explication qu'elle délivre à l'homme à ses côtés. Cette image est reprise sur la plupart des affiches de Magic in the Moonlight de Woody Allen. Elle ne dit pas grand-chose. Sinon qu'il s'agit d'une affaire de regards et de gestes avant tout. Oui, le film peut aussi se résumer ainsi. Il y est question de magie - donc de trompe-l'oeil et de faux semblants - et d'amour - donc de regards. Il est plaisant et léger, sans être un Woody Allen majeur.

17:33 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |