16/12/2014

Dans "Timbuktu", les hommes face à leurs semblables

Timbuktu.jpgPlan large, vers le milieu d'un fleuve. Devant une pirogue, deux hommes semblent se disputer. Le premier est vêtu comme un touareg, l'autre uniquement d'un short et d'un tee shirt. Le second pousse le premier. Ou - si l'on ajoute une syllabe - le repousse, c'est selon. Tout autour, le soleil tape, le paysage a l'air serein, l'eau ne bouge pas, elle a même une certaine pureté, le vert et le blanc (un peu de jaune, aussi) sont les couleurs dominantes, et aucune autre présence n'est détectable. Le point, comme l'indique le flou léger baignant la berge opposée dans la profondeur de champ, est fait sur les deux hommes. Ils sont presque au centre de l'image, légèrement à droite, pourtant, du côté de la pirogue.

Cette image résume assez bien le terrible et formidable Timbuktu d'Abderrahmane Sissako. Qui, de manière abstraite, pourrait se voir comme une histoire dans laquelle des hommes repoussent d'autres hommes. Les soumettent, les rejettent, les briment, les torturent, les nient, les abandonnent, les répriment. Et parfois les tuent. Parce que les lois des uns ne tolèrent pas celles des autres et que la volonté de domination est finalement ce qui fout en l'air le monde. On peut aisément relier ce film à bon nombre de faits de l'actualité récente. Je m'en garderai bien et vous conseillerai uniquement d'aller le découvrir.

Timbuktu est actuellement à l'affiche en salles.

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13/12/2014

Fausses perspectives et lignes de fuite dans "Refroidis"

kraft.jpgCe pourrait être un regard caméra, mais ce n'en est pas tout à fait un. Le personnage, séparé de l'objectif par une vitre, fixe un trou qui vient de se créer dans celle-ci, trou probablement créé par un projectile de type balle de pistolet. Son regard malintentionné, enragé, combiné à un look d'homme d'affaires arriviste et décontracté, rend le personnage profondément déplaisant. Pas besoin de dialogues ici pour suggérer le taux d'empathie, ou son inverse, qu'il dégage. Et effectivement, il s'agit probablement d'un des personnages (joué par le comédien norvégien Pål Sverre Valheim Hagen) les plus odieux du film. Derrière lui, de grandes vitres débouchant sur l'extérieur suffisent à délimiter exactement l'espace où il se trouve, puisque cloisonné par devant par la vitre qu'il fixe, et qui se trouve paradoxalement hors-champ.

Cette obsession des lignes, du cloisonnement, et donc de la géométrie, est une constante dans Refroidis (Kraftidioten), plaisant polar scandinave et décalé signé Hans Petter Moland. On les retrouve dans pratiquement chaque séquence. Dans ce plan d'intérieur jouant sur les symétries comme sur la profondeur de champ:

kraft2.jpg

Ou dans cette scène d'extérieur qui cherche à brouiller, par la direction des armes pointées, la structure de l'espace neigeux baignant les personnages:

Kraftidioten3.jpg

C'est sans doute ce soin graphique qui rend ce film si séduisant, plus qu'une intrigue en forme de jeu de massacre.

Refroidis (Kraftidioten) est actuellement à l'affiche en salles.

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12/12/2014

"Comment épouser un millionnaire", trio de stars au sommet

millionaire1.jpgMarilyn Monroe, Betty Grable, Lauren Bacall. La première porte des lunettes, la seconde mange un biscuit et la troisième a les bras fermés. Elles sont joyeuses, apprêtées et maquillées, même si Marilyn sort visiblement de la douche, mais ont malgré tout l'air étrangères les unes envers les autres. Question de personnalités plus que de styles, ai-je envie de dire. Au fond de la pièce, on aperçoit des gratte-ciels dans un cadre, probablement un tableau, juste au-dessus d'une cheminée, pendant que la perspective dévoile une enfilade d'autres pièces dans l'appartement. On baigne dans le luxe, du moins dans ce luxe teinté d'irréalisme caractéristique de toutes les comédies romantiques des années 50, autrement plus digestes que les navets avec Jennifer Aniston qu'on nous inflige aujourd'hui.

How to Marry a Millionaire (Comment épouser un millionnaire) n'est ni pire ni meilleure qu'une autre. Son intérêt vient de la cohabitation de trois stars - dans des rôles dont l'opportunisme sera désamorcé par l'intrigue - qui ont d'ailleurs part égale au générique, même si une dispute de Grable avec les dirigeants de la Fox permettra à Monroe d'être citée en premier dans le trailer américain. Historiquement, il s'agit du premier film tourné avec le procédé CinemaScope, qui consiste à anamorphoser (c'est-à-dire comprimer) des images durant la prise de vue puis à les désanamorphoser à la projection. L'image ci-dessus respecte le format d'origine, contrairement à celle reproduite ci-dessous, pourtant beaucoup plus connue,

Millionaire_02.jpg

qui est en réalité - on l'aura deviné - une photo de plateau sur laquelle les trois actrices, le temps de la pose, semblent avoir délaissé leurs personnages. Le réalisateur du film, Jean Negulesco (1900 - 1993), Roumain de naissance et peintre de formation, avait quitté l'Europe à la fin des années 20 pour exposer ses toiles à New York et Los Angeles. Dans les années 40, la Warner le prend sous contrat, puis il passe à la Fox dès la décennie suivante. Il n'a jamais acquis le statut d'un Hawks ou d'un Ray, et reste considéré comme un faiseur, voire un tâcheron sans véritable vision. Il faudra un jour revoir l'excellent (dans mon souvenir) The Best of Everything (Rien n'est trop beau, 1939), description féroce des rivalités dans le monde du journalisme, pour éventuellement infléchir cette impression.

How to Marry a Millionaire (Comment épouser un millionnaire) passe en ce moment aux Cinémas du Grütli, dans le cadre d'un hommage à Lauren Bacall.

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