16/05/2016

Cannes, Jour 6: "Paterson" puissance trois

paterson.jpgAdam Driver, silhouette et regard énigmatique. Acteur né pour travailler avec Jarmusch. Dans Paterson, il incarne Paterson, un chauffeur de bus qui travaille à Paterson et voue un culte à Williams Carlos Williams, poète dont l’ouvrage le plus célèbre s’intitule Paterson. Effets de miroir et aller-retours incessants, dans la géographie d’une ville comme dans le couple que le héros forme avec une jeune femme qui s’appelle Laura. Irruption de la poésie dans le quotidien, à moins que ce ne soit l’inverse, mosaïque que des rituels cycliques et impavides ne cessent de rappeler à l’ordre, joies et tendresses irréductibles. L’exercice ne cherche pas l’épate, il aboutit à une sorte d’épiphanie chaque jour, chaque instant renouvelée, que ce soit dans la découverte de cupcakes en noir et blanc où dans cette anecdote sur Lou Costello, l’un des célèbres natifs de Paterson. Jarmusch dans son élément, sans apprêts ni fioritures, avec juste quelques notes savamment posées sur la toile de ses désirs. L’élégance de la simplicité, en somme.

loving.jpgEt puis dans Loving, ces quatre personnages qui regardent hors-champ, sauf la seconde femme, le regard amoureusement posé sur son époux. Un amour que l’Amérique ségrégationniste de 1958, du moins certains états, leur refuse. Tel est en très gros le sujet de Loving, sans doute le film le plus classique à ce jour de ceux qu’ait tournés Jeff Nichols. Là aussi, un certain dépouillement narratif, un art d’aller à l’essentiel et de ne pas s’embourber dans la digression. Encore moins dans la démonstration. Noirs contre Blancs, Noire avec Blanc, rappel du caractère étriqué (et même récemment encore) de certaines mentalités, rigidité assommante des lois inventées par l’homme, dont un couple simple et sans histoires fait ici les frais. Le film fait mouche, on en ressort touché, presque ému, convaincu, en tout cas, que le passé n’est hélas jamais loin.

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15/05/2016

Cannes, Jour 5: une odyssée américaine signée Andrea Arnold

american2.jpegIls sont toujours ensemble. Traînent, voyagent, se battent, dansent, chantent, si possible du R’n’B, baisent (parfois), se jettent et se retrouvent. Cette bande de jeunes vit en vendant des abonnements à des magazines aux habitants du Midwest profond. Ils sont organisés et leur liberté est relative, puisqu’ils dépendent d’une femme qui leur sert de patronne (la seule debout sur cette image). Tout commence avec l’arrivée d’une nouvelle recrue dans la bande. Elle se prénomme Star (image ci-contre) americanstar.jpget a eu une sorte de coup de foudre pour Jake (Shia LaBeouf, en quatrième sur l’image du haut). Durant près de trois heures, la cinéaste britannique Andrea Arnold suit leurs virées, leurs aventures, leurs escapades souvent agitées et borderline. American Honey est un film naturaliste, au style proche du documentaire, aussi mouvementé que fascinant, mais par instants répétitif. Qu’est-ce qui justifie une telle durée (2 heures 42) ? Pas grand-chose, au fond. Reste de grands moments de cinéma, une manière d’empoigner le réel , de le briser pour mieux le recomposer, et tout cela s’appelle une écriture. Pour sa troisième participation à la compétition cannoise (après Red Road en 2006 et Fish Tank en 2009), Andrea Arnold surprend toujours et on lui en sait gré.

malpierres.jpgA voir cette image de Marion Cotillard en robe de mariée, on devine que Mal de pierres de Nicole Garcia sera plus amidonné et classique que le film d’Andrea Arnold. Désireuse de s’affranchir des conventions étriquées de cette petite bourgeoisie agricole dont elle est issue, Gabrielle (Cotillard) épouse un homme qu’elle n’aime pas et vit une passion pour un beau lieutenant dans un sanatorium où elle se fait soigner ses calculs rénaux. Tiré d’un roman de Milena Agus se déroulant après la Seconde Guerre Mondiale, Mal de pierres est finalement à l’image de ce qu’on peut voir ci-dessus. Soigné et conventionnel, ni déplaisant ni génial. De la belle ouvrage, une démarche respectable, mais des intentions un peu étriquées pour prétendre à la cour des grands de la compétition cannoise.

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14/05/2016

Cannes, Jour 4: l'humour au poil de Maren Ade

toni2monk.jpegCette masse de poils informe et cette femme nue et apeurée (la comédienne Sandra Hüller) suggèrent une situation incongrue, et peut-être le surgissement du burlesque, ou de quelque chose d’apparent, à l’intérieur d’une fiction qui jusque-là ne se fissurait guère. La séquence se situe vers la fin de Toni Erdmann, troisième long-métrage de l’Allemande Maren Ade, film sacrément gonflé et d’une drôlerie inattendue. La vision ubuesque de la cinéaste prend pourtant racine dans un récit tout ce qu’il y a de plus classique au départ, la visite d’un père un peu fantasque à sa fille devenue «business woman» à Bucarest. Lui est envahissant, omniprésent, encombrant, gênant, intrusif, et quelque part insupportable. Sa présence saborde insensiblement le quotidien réglé comme une horloge de sa fille, sérieuse, sans une once d’humour, perpétuellement sur son quant à soi lorsqu’il s’agit de préserver et contrôler ses apparences. La folie douce du bonhomme déséquilibre la logique radicale d’un filmage privilégiant le plan-séquence, jusqu’à cette implosion par l’absurde qui rejaillit sur un public de plus en plus hilare et tendu face à une machine fictionnelle se déréglant sans que rien ne puisse la stopper. Du cinéma porté à bout de bras, une mise en scène qui file droit à l’essentiel, et deux comédiens formidables que voici ci-dessous dans une autre scène : toni1.jpgToni Erdmann au palmarès cannois 2016, c’est on ne peut plus probable.

 

 

 

 

 

 

 

 

mademoiselle2.jpgPlus conventionnelle, cette famille asiatique en costumes est celle de Mademoiselle, nouvel opus du Coréen Park Chan-wook. Il nous y parle d’arnaque, d’initiation saphique, d’érotisme et de machiavélisme. Mais malgré l’esthétisme d’une mise en scène hautement raffinée, malgré une structure en trois parties distillant au compte-gouttes révélations et rebondissements, malgré une réflexion sur les apparences tout à fait bien conduite, je préfère le Park Chan-wook d’Old Boy ou de Thirst, ceci est mon sang. Mademoiselle est plus classique, son rythme plus languissant, sa durée plus problématique. En reparlera-t-on à l’occasion du palmarès ? C’est tout à fait possible, là aussi.

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