18/05/2018

Cannes 2018, Paradis d'enfer!

couteau.jpgDans son Dictionnaire des films français pornographiques & érotiques de longs métrages en 16 et 35 mm, Christophe Bier évoque longuement la productrice et réalisatrice Anne-Marie Tensi, qui régna sans partage sur le porno gay français (aujourd'hui majoritairement perdu, ou dormant on ne sait où) des années 70 et 80. Dans Un couteau dans le coeur, Yann Gonzalez lui donne les traits de Vanessa Paradis. Et imagine une fiction dans laquelle ce sulfureux personnage se retrouve au centre d'une série de meurtres frappant les comédiens de ses films. Gonzalez avait champ libre pour recréer un monde (relativement récent) dont presque aucune image ni représentation ne subsiste. Dès lors, il a pu donner corps, avec la complicité de ses acteurs – Vanessa Paradis a rarement été aussi inspirée et belle –, à des fantômes engloutis par le passé et les en faire jaillir comme Méliès faisait bondir des magiciens de ses boîtes aux premiers temps du cinéma. Le film est à la fois subtil, jouissif et intelligent, ce qui n’était pas forcément gagné.
Probable Palme d'or, le poignant Capharnaüm de Nadine Labaki contient à peu près tout ce que les jurés risquent d’aimer. Le film confronte un gosse de 12 ans déchirant de vérité à toute la misère du monde. Portant plainte contre ses parents pour lui avoir donné la vie, il est au centre de toutes les strates de la pauvreté que peut contenir Beyrouth. Il y a là un souffle romanesque d’une rare puissance, de l’émotion qui déborde de partout, les thèmes des migrants, des violences sexuelles (entre autres), et c’est une femme qui réalise. Tout pour plaire au jury présidé par Cate Blanchett. Bref, l'affaire semble pliée d'avance, ce qui ne me réjouit qu'à moitié. A moins que... (lire mon billet d'hier).
Enfin, Dogman de Matteo Garrone conte l'histoire d'un toiletteur pour chiens se laissant entraîner par un pote sorti de prison dans une spirale criminelle dont il finira par se venger. Un film assez tenu, sombre et félin, mais un peu mince pour un concours cannois qui exige davantage d'envergure ou d'expérimentation.

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17/05/2018

Cannes 2018, the festival is Burning

burning.jpgLes meilleurs films restent ceux où quelque chose vous échappe. Où la mécanique ne s'assemble pas dans le cerveau de la même façon que nos fonctions cognitives ne nous y habituent. Il y a de cela dans Burning de Lee Chang-dong, à ce jour son meilleur film, et de loin l'un des meilleurs titres d'une compétition cannoise qu'on peut cette année qualifier de généreuse. Tiré d'un roman de Murakami, Les Granges brûlées, il se centre autour de la disparition inexpliquée d'une jeune fille, et de deux jeunes hommes gravitant autour. L'un, amoureux d'elle, la recherche, l'autre, lisse et impénétrable, devient le noyau de soupçons que le récit ne cherche nullement à désamorcer. Ce faux jeu de pistes, subtil dans sa manière de nous entrelacer sans nous égarer, de promettre des lueurs qui au final s'obscurcissent, se voit servi par une mise en scène d'une limpidité paradoxale, créant de la géométrie riemanienne là où il ne devrait y avoir que cercles concentriques et opportunisme de portes claquant au vent. Deux comédiens s'y font face: Yoo Ah-in, pour ma part une révélation, et le grand Steven Yeun, qu'on est si heureux de retrouver après l'avoir perdu dans The Walking Dead, tout massacré qu'il fut par l'horrible Negan. Autour d'eux glisse une histoire aux aspérités savonneuses, l'un de ses récits qui ne s'encastrent pas dans un genre préétabli, mais distillent au contraire une musique de l'instant qui nous fait léviter très rapidement. Dans une critique, j'aurais écrit que le film se situe quelque part entre Hitchcock et Antonioni (L'Avventura), et que la jouissance dont il procède est comparable à celle de Patricia Highsmith en écriture. Mais ce billet n'est pas une critique, vous l'aurez compris.
Sorti depuis mercredi, En guerre de Stéphane Brizé nous rappelle que tous les patrons sont des salauds et que la classe ouvrière, contrairement à ce que croyait Elio Petri, ne va pas invariablement au paradis. Démonstration imparable, dénonciation renvoyant dos à dos la gauche à une droite qui n'est pas encore de l'extrême, le tout mené par un Vincent Lindon habité, et filmé avec naturalisme par un Brizé pourtant toujours déconsidéré dans le cinéma français. Un métrage coup de poing qui ne s'embarrasse guère de fioritures et donne raison aux faibles. Nécessaire!
Quant à Under the Silver Lake de David Robert Mitchell, qu'un festivalier sur deux a comparé à Lynch (mettons), il reste désespérément à la surface du cauchemar schizophrène qu'il devrait et pourrait être. Comme dans Burning (lire ci-dessus), le héros du film, joué par le viril Andrew Garfield, part à la recherche d'une amie subitement disparue, quête qui va le conduire au coeur d'une LA surréaliste et pourtant fort clinquante. Tout cela s'effiloche sous les promesses et les intentions, le film ne parvient jamais ni à installer de climat ni à évoluer, et au final tourne court, demeurant cet objet en devenir dont on attend en vain qu'il se fissure et éclate. Au contraire, Mitchell paraît bridé, muselé, enfermé dans un projet qui le dépasse. Ce qui fut hélas sans doute le cas.

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16/05/2018

Cannes 2018, ces afféteries danoises qui ne plaisent pas à tout le monde

lars.jpgOn nous avait dit qu'il fallait faire attention au Lars von Trier. Attention dans le sens qu'il va déranger. Qu'il est hyper-violent. Qu'en gala, une centaine de pingouins et de robes supposément longues avaient pris la fuite. Flots de sang, séquences insoutenables. Pas entièrement faux, il y a bien des moments durs. Deux têtes de gosses qui se font exploser. L'un d'eux dont le cadavre devient une poupée humaine. Une femme qui se fait découper les seins - plan coupé après trois secondes. Et parfois un climat. Délétère mais décalé. Matt Dillon en serial killer (ci-dessus avec Uma Thurman, sa première victime dans le film), ce n'est pas du miscasting mais quelque chose de moins détraqué qu'on le pense. The House That Jack Built, oui, cauchemar éveillé, avec quelques beaux moments, un final décevant, car un peu débile, et cette volonté de déstructurer un récit qui serait sans doute plus angoissant sans toutes ces afféteries. Le cinéaste danois convoque Hitler - on a l'habitude - et l'enfer, découpe son film en cinq incidents, c'est-à-dire cinq meurtres, mais l'horreur tripale demeure trop souvent à la cave. Ce ne sont que promesses non tenues pour un film que je n'arrive pourtant pas à ne pas aimer.
Il fut aussi ici beaucoup question de deux autres films qui, comme le Lars von Trier, ont été montrés hors-compétition. Le Grand Bain de Gilles Lellouche, pour lequel toute la presse francophone s'est enthousiasmée (contrairement à Première, je pense qu'il s'agit d'un film beauf, et même très beauf). Et Solo : A Star Wars Story, bricolage de Ron Howard sur les origines d'un des héros de la vieille saga galactique susnommée. Ni l'un ni l'autre ne me donnent envie de développer

16:21 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2018 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |