11/02/2016

Berlinale 2016: "Hail, Caesar!" en ouverture, un choix judicieux

hail-caesar-hero.jpgNe pas se fier aux apparences. Jamais. La grimace de George Clooney déguisé en romain ne signifie pas que Hail, Caesar ! est un drame ni qu’il se rattache au peplum par le genre. Les frères Coen replongent ici dans le Hollywood des années 50, monde de studios et de personnages hauts en couleur, d’intrigues vicieuses et de caprices factices, de stars prisonnières de leurs costumes – de cowboys ou de sirènes, c’est selon – et de films qui se décident dans l’ombre et en coulisses. Tout s’articule autour d’un personnage de producteur, un certain Eddie Mannix que joue Josh Brolin, et se présente comme une succession de séquences dont l’enchaînement va à rebours de la continuité usuelle de ce type de productions. L’ensemble est drôle et pas toujours anecdotique, truffé de références sans qu’on ait forcément besoin de les (re)connaître, semé de fausses pistes dans lesquelles il est conseillé de se perdre. En cela, cette vision d’Hollywood n’est pas juste affaire de sujet ou de thématique. Elle est aussi purement formelle, nous rappelant le modèle labyrinthique que devient parfois cette Mecque du cinéma dominée par l’art du faux et du vraisemblable. Sélectionner Hail, Caesar ! en ouverture de cette 66e Berlinale n’était absolument pas risqué. Mais le choix était judicieux. Le film pétille intelligemment, dispense bonne humeur et réflexion sans contradiction, nous rappelant que Hollywood sait aussi sacrément inspirer les auteurs lorsqu’ils le désirent.

Hail, Caesar ! sera à l’affiche en salles dès le 17 février.

17:43 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2016 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

04/02/2016

Dans "Out 1" de Rivette, l'index accusateur de Jean-Pierre Léaud

out2.jpgJamais sans les mains. L’index accusateur, dubitatif, ou simplement levé au ciel, Jean-Pierre Léaud ne semble jamais s’exprimer autant avec les mains que dans Out 1 : Noli me tangere, le film fleuve – 12 heures 40 divisées en 8 parties - du regretté Jacques Rivette. Si presque toutes ces images sont tirées de la même séquence du film, à l’exception de celle avec Bulle Ogier (ci-contre), out3.jpgelles suggèrent toutes que quelque chose se joue hors-champ, dans un espace contigu et connexe que la caméra ne cherche pas à dévoiler dans son immédiateté. Des rues de Paris, des livres - et le film est tiré de L’Histoire des treize de Balzac -, et des figurants là par hasard (mais qu’en sais-je, au fond ?), qui font écho, sur l’un de ces photogrammes, à l’utilisation de la profondeur de champ dans La Règle du jeu de Renoir. La mise en scène, qui se joue à plusieurs niveaux, constitue un tout organique que l’image semble unifier par un de ces faux-semblants plus prosaïque que n’importe quelle expérimentation. Car même s’il y eut de l’improvisation sur le tournage (ce dont je ne suis pas certain), la matière paraît s’organiser, répondre à une logique forcément dictée par l’intention. Là est aussi le mystère et l’un des paradoxes de Rivette, cette manière douce, presque laxiste, d’imposer une fluidité qui relève de l’ordre naturel des choses. D’un vaste terrain de jeu – les rues de Paris -, le film conserve les dehors ludiques et imprévisibles, tout en érigeant son propre espace, augurant d’une géométrie parallèle que Jean-Pierre Léaud tente peut-être ici ou là de nous indiquer.

Out-1.jpgOut 1 : Noli me tangere sera projeté en intégralité sur trois jours ce week end aux cinémas du Grütli, en présence de son chef-opérateur, Pierre-William Glenn.out6.jpg

out4.jpg

22:37 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

29/01/2016

Jacques Rivette, le vertige de l'infini

outinfini.jpgEntre deux miroirs, l’image de Bulle Ogier, démultipliée, se propage à l’infini et tend vers le néant, c’est mathématiquement démontrable. Il y avait chez Rivette ce goût pour l’infini, qu’il savait sans doute inexistant dans la nature ou l’univers. Ce goût de l’infini jusqu’au vertige. Films fleuve – et surtout Out 1 : Noli me tangere, dont les deux images de ce billet sont tirées, et ses impossibles 12 heures 40 - ; œuvres totales, de La Belle Noiseuse à L’Amour fou (quatre heures chacun), du diptyque Jeanne la pucelle (deux fois trois heures) à cette adaptation ramassée de Wuthering Heights, Hurlevent ; de métrages extrêmes aux limites de l’expérimentation à des films plus calmes, plus standards également, tels tous ceux de la fin. Le goût du jeu, aussi, des constructions alambiquées. Paris vu comme un vaste terrain où convergent tous les possibles - et c'est bien normal, puisque Paris nous appartient -, des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent. Un amour pour Balzac, maintes fois adapté et transformé, comédie humaine et feuilleton, anachronismes et entassement. Rivette se résumait difficilement, le cinéma de Rivette était et demeure inépuisable, résultante d’une cinéphilie acharnée, boulimique – Rivette allait voir tout ce qui sortait à Paris, sans exception, et disait qu’il fallait tout voir -, la seule possible sans doute, et d’un sens de l’engagement qui remontait à la fin des années 50, l’époque des Cahiers du cinéma, du rejet du classicisme plan plan – adieu Delannoy, Decoin ou Grangier – et de la naissance de nouvelles formes.

Nouveau langage, nouveau style, nouvelle écriture, nouveau mode de représentation. Nouvelle Vague, en somme, écrirait Françoise Giroud, sans deviner que le terme s’inscrirait dans l’Histoire. Rivette, dos tourné au système, cinéaste libre et déterminé, aimant autant l’improvisation que les cadrages les plus stricts. Ce plan de Jean-Pierre Léaud ci-dessous, devant une boutique de vieux objets dont le nom cisèle un paradoxe, Léaud loin de Truffaut mais nullement dépaysé, encadré par des rectangles de fenêtre se détachant de cette vitrine bigarrée, ce plan, donc, n’a pas été tourné à l’arrache, comme on dit parfois, mais d'évidence contrôlé à la virgule, contredisant le principe même d’un cinéma qui se passait pourtant allègrement de principes, du moins jusqu’à un certain point. Jacques Rivette nous a quittés ce 29 janvier à l’âge de 87 ans.

outhasard.jpgOut 1 – Noli me tangere sera projeté aux cinémas du Grutli du vendredi 5 au dimanche 7 février.

23:01 Publié dans Cinéma, Hommages | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook | | | |