05/05/2016

"Corn Island", un bloc de nature que rien ne fissure

corn_island_still_2.jpgIl n’est pas toujours besoin qu’il se passe quelque chose. Ce sentiment d’épure ci-dessus communiqué, palpable dans une composition évoquant certains tableaux, appelle la contemplation. Deux silhouettes bêchant une plantation sur une sorte d’îlot de terre qu’aucune autre végétation n’altère ni ne trouble, une petite baraque en bois signalant que le lieu sert aussi d’habitat, et le fleuve, aux alentours, courant à perte de vue, à peine brisé par des cimes plus lointaines. Peu d’action et peu de paroles également dans ce film méditatif et entier, bloc de nature que l’homme ne tentera pas de fissurer et dans lequel la fiction se fraiera un chemin malgré elle et malgré nous. Réalisé par George Ovashvili, un cinéaste géorgien dont la plupart des travaux nous sont inconnus, Simindis kundzuli, ou Corn Island (La Terre éphémère lors de sa sortie française fin 2014 !!), avait reçu le Globe de cristal – équivalent de la Palme d’or - du Festival de Karlovy-Vary en 2014, avant d’être sélectionné pour l’Oscar du meilleur film étranger, sans toutefois atteindre ce qu’on nomme depuis 2007 la liste restreinte. Splendeur, radicalité, recueillement et dépouillement : tels sont les maîtres mots d’un métrage qui ne se laisse jamais enfermer, même s’il se rattache à une veine du cinéma d’auteur contemplatif qui trouve généralement son bonheur dans les festivals. Ici, l’équilibre est aussi précaire que miraculeux. Le silence se confond avec la nature dans une geste artistique renvoyant à une écriture sans âge et paradoxalement d’une absolue modernité. L’un des coups de cœur de la saison.

Corn Island passe en ce moment aux cinémas du Grütli.

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25/03/2016

Christian Davi, réalisateur et producteur, nous a quittés à l'âge de 49 ans

davi.jpgJe l’avais fréquemment croisé. A Locarno, à Soleure, à Berne dans le cadre plus officiel de l’OFC, en interview ici et là. Pour les films qu’il avait réalisés, puis pour ceux qu’il avait produits via sa société Hugofilm, cofondée en 2002 avec Christof Neracher et Thomas Thümena, et qui lui avait permis de financer Vitus (en 2006), donnant un nouveau souffle au vétéran Fredi M. Mürer. Visage familier du cinéma suisse, toujours souriant et aimable, Christian Davi avait 49 ans. Il a succombé le 19 mars des suites d’une longue maladie. A Zurich, sa ville d’origine. Le cinéma suisse perd quelqu’un dont l’engagement, l’enthousiasme, la combattivité et le talent étaient indéniables. C’est par un mail et un communiqué de SwissFilms que les gens de la branche ont appris jeudi la triste nouvelle. En février, une des dernières productions de Hugofilm, Aloys de Tobias Nölle, a remporté le prix FIPRESCI de la section Panorama à la Berlinale.

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10/03/2016

Dans "Room", une mère, un fils et quatre murs pour seul horizon

room-movie-five.jpgDeux paires d’yeux convergeant vers un point hors-champ, peut-être le ciel si l’on suppose la présence d’un soupirail crevant le méchant plafond que le cadre dévoile. Mais de l’intérieur, on peut tout supposer. Une femme et un enfant, visiblement très fusionnels sur cette image, avec en arrière-fond l’idée qu’elle et lui ne font qu’un, mère et fils, données que seule la fiction nous fournira, de méchants habits, là aussi, une sorte de dénouement signe de paupérisation, et un espace d’évidence exigu, étriqué, de ceux qu’on aimerait fuir. Cet enfant n’a jamais vécu ailleurs. Né de viols successifs, séquestré tout comme sa mère par un pervers sans état d’âme, il ne connaît d’univers que quatre vilains murs de cabane, moche et triste comme à peu près tout ce qui l’entoure. Signé Lenny Abrahamson, Room épouse le point de vue de cet enfant, et communique l’étouffement plus qu’il ne suggère l’oppression.

Bien sûr, tout comme dans l’affaire Natascha Kampusch, devenue malgré elle une sorte de référence en matière de séquestration, il y a un après, une issue et quelque chose de positif au bout du tunnel. Le film se scinde en deux parties, deux reflets de la même histoire, volets symétriques dont le centre n’est pourtant nulle part. Si l’absence d’explications dans la première partie, elles aussi parquées hors-champ, ou plutôt en dehors de l’univers visible du jeune héros et de sa génitrice – je rappelle là que Brie Larson a remporté l’Oscar pour ce rôle -, répond à une logique presque éditoriale (que les règles du huis-clos viennent conforter), la seconde partie de Room procède en revanche d’un trop plein, d’une accumulation de signes extérieurs formant comme l’autre versant d’un trauma. Dans ce contexte, la justesse est malaisée. Mais le film y parvient, ouvrant à hauteur d’enfant une fenêtre sur le monde embrassant in fine l’univers dans sa totalité.

Room est actuellement à l’affiche en salles.

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