22/01/2018

Sommeil trompeur

alone.jpgJuste des corps qui se relâchent. Apaisés, assoupis. Et habillés. Tous trois ont l’air de flotter, et rien de sexuel ne circule entre eux. Ces deux hommes et cette femme sont offerts au regard, posés sur un matelas, à même le sol ou peut-être à quelques mètres de ce dernier. Le décor est rudimentaire, il évoque la pauvreté, la précarité, la promiscuité. Mais pas le malheur. Les yeux fermés, ces personnages ont l’air paisibles, reposés, comme détachés de toute contingence. Au centre du trio, les familiers de Tsai Ming-liang auront reconnu son acteur fétiche, ce Lee Kang-cheng qui traverse absolument tous ses films et ne quitte jamais le cinéaste, comme s’il était son double, son amant, son alter ego, son ombre, peu importe. Dans I Don’t Want to Sleep Alone, il est de presque tous les plans. Silencieux, prostré, ramassé. Dans ce film, le temps devient matière et s’étire jusqu’à l’obsession. Lenteur et silence composent ce monde intérieur que la mise en scène déconstruit jusqu’à l’abstraction. Le film est presque aussi beau que le méditatif (qualifions-le ainsi, par paresse et commodité) Stray Dogs, à ce jour le plus miraculeusement sépulcral de son auteur. Réalisé en 2006, I Don’t Want to Sleep Alone n’a connu qu’une diffusion confidentielle, on s’en doute. Les festivals servent à contredire ce douloureux atavisme du cinéma moderne. Et ceux qui refuseraient de rejoindre ce trio endormi ont décidément tout faux.

I Don’t Want to Sleep Alone est programmé ces jours à Black Movie.

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20/01/2018

Les apparences de la bestialité

fantasma.jpgQuelque chose d’animal, de violent, de sauvage, sans indication de désir. Agression ou baiser fougueux, l’image ne prétend pas expliquer ce qu’elle montre. Le héros du film se perd. Dans un désir insatiable pour d’autres hommes, puis dans son envie de posséder un "motard" sur lequel il a flashé. Et enfin dans la fange, la boue et le limon, comme s’il s’agissait de retourner à la terre originelle, de ne faire qu’un avec elle. Les multiples indices qu’amène O Fantasma – fantôme et fantasme, mais le vocabulaire veut qu’en portugais, ils soient par le même mot désignés –, les références à Feuillade, aux Vampires, au collant de Musidora, mais aussi ce rituel SM, cette sexualité organique, par instants bestiale, que João Pedro Rodrigues met ici en scène à travers un jeune comédien enragé, irradié par une frénésie des sens, débouche sur un film unique. Devenu classique du cinéma gay tout en débordant largement le genre, O Fantasma fut d’abord dévoilé en 2000 dans la rarement sage compétition de la Mostra de Venise. Rien au palmarès et dans mon souvenir, des réactions étriquées en soirée de gala. Reste la force vive du film, ces pulsions tribales et abstraites, une œuvre malade d’elle-même, innervée par sa propre folie avant que son opacité ne la terrasse.

O Fantasma est programmé ces jours à Black Movie.

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19/01/2018

Tiédeurs du monde tropical

tropical.jpgAu fondement de tout grand film, le mystère. Epais, intangible, peut-être irréductible. Ici, un jeune homme qui disparaît, au cœur d’une jungle verte comme la nuit. Avec lui, juste avant ou juste après, ces troupeaux amputés d’un ou de plusieurs animaux, eux aussi disparus, envolés, enfoncés dans une savane d’où plus rien ne ressort et où tout se transforme, peut-être à jamais. Alors pour savoir, et peut-être retrouver son aimé, un jeune soldat par le rechercher. Non pas une légende, mais une simple histoire, un conte tropical qui se divise en deux parties aussi distinctes qu’inexplicables. Parce qu’expliquer, justifier, raisonner, démontrer ou analyser, ce n’est pas ce qui intéresse Apichatpong Werasethakul. Avant Oncle Boonmee, sa Palme d’or cannoise en 2010, il y a quelques films, dont en 2004 ce fascinant Tropical Malady qui ne se laissera pas réduire aisément et c’est tant mieux. Le plan ci-dessus possède son hors-champ, qu’un léger mouvement de caméra révèle, évoquant in fine un échange de regards nocturnes. Mais aucune des visions du film ne saurait contenir toutes les autres. En revanche, rien n’exclut que n’émane pas du récit une entité narrative individuelle. C’est insondable et cela donne le vertige. S’y perdre et n’en jamais revenir, tel est aussi le propre des grands films.

Tropical Malady passe ces jours à Black Movie.

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