20/10/2015

Dans "La Vanité", anamorphose et trompe-l'oeil

vanite.jpgQue notre attention se porte ici d'abord sur Carmen Maura et Patrick Lapp, rien de plus normal. Les deux comédiens, regards tendus en direction de la paume du second, réunis dans un intérieur aux teintes chaudes, nullement coupés du monde comme l'atteste le téléphone qu'on aperçoit sur la gauche, concentrés sur une action que le contexte ne permet pas de préciser, sauf si on a vu le film, ce qu'évidemment je recommande, mais désunis dans la mesure où ils ne paraissent pas faire couple, impression que la présence d'un bonnet rouge sur le crâne de Lapp renforce sans insistance, sont les deux héros de La Vanité de Lionel Baier. Si le film combine gravité et légèreté - soit le thème du suicide assisté traité comme un vaudeville lubitschien, j'y tiens - son auteur, lui, ne semble pas faire les choses à la légère. J'en veux pour preuve la présence d'un élément de décor qui est tout sauf un détail: le tableau fixé au mur derrière les personnages, aisément identifiable malgré le manque de netteté dû à la profondeur de champ et l'obstruction des visages qui le masquent en partie. Il s'agit d'une reproduction (à échelle réduite) des Ambassadeurs de Holbein le Jeune, tableau peint en 1533 et actuellement conservé à la National Gallery de Londres. Le voici en entier.

ambassadeurs.jpgLa toile est célèbre avant tout pour la forme étrange qui se détache au premier plan, juste aux pieds des deux personnages. Depuis un point de vue oblique, cette forme indistincte s'avère être un crâne humain que voici.

crane.jpgCrâne résultant d'une anamorphose, c'est-à-dire de la déformation réversible d'une image. Mais le type de nature morte ici représentée, avec ces occurrences d'éléments évoquant l'argent, la puissance, le pouvoir (les habits des deux personnages, les objets desquels ils sont entourés, la finesse des tissus et de la tapisserie, tout le souligne), tout en suggérant de manière certes biaisée mais évidente le thème de la mort (le crâne anamorphosé), s'appelle en histoire de l'art une vanité. Plus que le simple portrait de deux ambassadeurs, le tableau possède une portée philosophique, relativisant l'aspect éphémère de la vie humaine. Thème lui aussi central dans le film de Lionel Baier. Cette vanité dans La Vanité, subtile mise en abyme qu'une première lecture ne révèle pas forcément - même s'il en est fait vaguement mention quelque part dans les dialogues -, trompe l'oeil discret relégué au rang d'accessoire, est le signe indéniable que Baier maîtrise aussi bien la situation que le langage. 

La Vanité est actuellement à l'affiche en salles.

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19/10/2015

L'affiche de "Star Wars - Le Réveil de la force" : un vaste fourre-tout et une absence révélatrice

starwars2.jpgCe graphisme, cette surcharge d'éléments et de couleurs, cette juxtaposition de personnages, presque tous dans une pose similaire, résultante d'une addition in fine triviale, tout ici rappelle en somme n'importe quelle affiche de SF, de série B ou A, peu importe. Un semblant d'effort suinte de l'utilisation des sabres laser, qui, combiné à un effet de symétrie dual aux dominantes rouge et bleu, suggère un contour géométrique intéressant, mais l'impression de vaste fourre-tout prédomine néanmoins. Dévoilée dimanche 18 octobre, cette première affiche de Star Wars - The Force Awakens (Star Wars - Le Réveil de la force), septième volet de la saga, est volontairement pauvre au niveau de sa diégèse. Il s'agit d'en dire le moins possible avant la sortie du film tout en distillant certaines infos au compte-gouttes, quitte à suggérer des pistes erronées. Côté personnages, loin de moi l'idée de faire l'inventaire de ceux qui y apparaissent - on reconnaît la princesse Leia, Han Solo, Kylo Ren, le général Hux, ainsi que les adorables R2D2 et C3PO -, mais on peut en revanche s'interroger sur celui qui n'y figure pas, à savoir Luke Skywalker. Et ça, c'est un élément dont la valeur diégétique est certaine. Cette absence suscite une interrogation, sans surprise abondamment commentée depuis hier sur les réseaux sociaux, et dont la réponse ne sera connue qu'à la vision du film. C'est donc par ce qu'elle ne contient pas que cette première affiche (contrairement aux précédentes de la saga, elle n'a pas été conçue par Drew Struzan) dit réellement quelque chose. Pour tout le reste, on baigne en territoire archi-connu, tout est balisé à l'extrême - y compris l'inexpressivité légendaire du monolithique Harrison Ford -, c'est-à-dire dans un marketing premier degré des plus prévisibles que les semaines à venir devraient se contenter de confirmer. 

Star Wars - The Force Awakens sera à l'affiche en salles le 19 décembre.

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18/10/2015

"Charles mort ou vif", le film qui a changé le cinéma suisse

charles-mort-ou-vif.jpgLire un livre ou un journal, rêvasser sur des fauteuils, se faire du café, ne penser à rien. Instantané d'une époque où l'on aimait encore se foutre de tout et ne se soucier de rien, sinon de sa liberté individuelle, sans devoir forcément rendre des comptes. Tout quitter, sans rien emporter, se fixer n'importe où, au gré du hasard ou des envies, abandonner les contingences, se poser, loin du bruit et des soucis. Il y avait cette idée, lointainement, dans La Maman et la putain de Jean Eustache, en 1973. Quatre ans plus tôt, elle se retrouvait déjà au coeur de Charles mort ou vif, cet Alain Tanner des débuts, sorte de manifeste d'un cinéaste qui vient de fonder le Groupe des 5 avec Michel Soutter, Claude Goretta, Jean-Louis Roy et Jean-Jacques Lagrange et qui n'a pas encore tourné La Salamandre. Encore inconnu mais déjà présent, affirmatif, presque vindicatif, revendiquant une liberté d'écriture comme une envie sous-jacente de tout détruire. Film fondateur, Charles mort ou vif est porté par un François Simon qui débuta, dit-on, chez Marc Allégret en 1936 (mais je n'en ai aucun souvenir dans Razumov, sous les yeux d'Occident, programmé ce soir par un curieux hasard au cinéma de minuit de France 3, seule case horaire dans laquelle le service public daigne montrer classiques et raretés) avant de servir des créateurs exigeants comme Raoul Ruiz, Daniel Schmid ou Patrice Chéreau, François Simon, donc, qui hante le film de Tanner et fait corps avec lui, dans ce qui restera probablement comme le rôle de sa vie. Léopard d'or en 1969 au Festival de Locarno, à l'époque où les médias étaient frileux par rapport à l'événement tessinois, sacré cette année-là aux côtés de trois autres longs-métrages devenus rares, voire invisible pour le premier (Dis-moi bonjour de Sandor Simo, Tres tristes tigres de Raoul Ruiz et Pas de gué dans le feu de Gleb Panfilov), le film annonçait une nouvelle vague suisse qui eut son âge d'or dans les années 70. Mais ceci est une autre histoire.

Charles mort ou vif est programmé lundi 19 octobre à 20 heures à l'auditorium Arditi, dans le cadre du cycle Antibourgeois du Ciné-club universitaire.

20:51 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 1969 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |