18/05/2016

Cannes, Jour 8: "Ma' Rosa" dans l'enfer de Manille

ma-rosa.jpgSeule dans Manille. Seule pour se sortir des griffes de policiers corrompus. Seule dans le bruit, la violence, le grouillement, l’étouffement véhiculaire et (in)humain. Seule avec sa famille, ses enfants, qui vont se saigner aux quatre veines pour l’en sortir et payer cette rançon absurde qu’on exige d’elle. En vendant leur corps, leur télévision, leur téléphone portable. Brillante Ma Mendoza dépeint comme toujours son pays de l’intérieur. Entre la violence insoutenable de Kinatay et le combat rural absurde de Lola, voici Ma’ Rosa, autre facette d’un monde gangrené par l’excès et le vice. Peinture saisissante, prenant souvent à la gorge, de la part d’un cinéaste qui a déjà participé plusieurs fois à la compétition cannoise. Et c'est formidable, on l'aura compris.

filledardenne.jpgLes Dardenne aussi, sont venus souvent à Cannes, y remportant même deux fois la Palme, pour Rosetta en 1999 et pour L’Enfant en 2005. Dans La Fille inconnue, ils dirigent pour la première fois Adèle Haenel (ci-dessus), dans le rôle d’une médecin généraliste prénommée Jenny. Scènes de consultations, quotidien d’un métier pas toujours facile. Et par-dessus tout ça, l’irruption d’une étrange affaire, la mort d’une jeune femme sans papiers tout près du cabinet de consultation. La victime ayant sonné à sa porte quelques heures avant de périr, Jenny mène son enquête pour tenter de l’identifier et de percer le mystère de sa mort. Le hic, c’est qu’on s’en fout un peu, que l’intrigue criminelle, tirée par les cheveux et caricaturale, finit par desservir le film dans son entier et qu’on se retrouve in fine face à un Dardenne en tous points mineur qui ne leur permettra pas, sauf erreur impardonnable du jury, de décrocher une troisième palme.

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Cannes, Jour 7: "Personal Shopper", une abstraction qui se mue en vertige

personal.jpgKristen Stewart chez Assayas. L’équation paraissait déjà improbable il y a deux ans avec Sils Maria. Elle apparaît pourtant comme une évidence aujourd’hui dans Personal Shopper. La comédienne révélée par Twilight est pour ainsi dire de chaque plan, supportant un récit retors où il est question de spiritisme, de grand luxe, de Victor Hugo, de crime guidé par textos et de mystères. Le film ne dévoile jamais tout et c’est tant mieux. Une mise en scène tenue et cadrée comme un suspense hitchcockien, une abstraction qui se mue en vertige pour une œuvre sifflée à Cannes, sans doute trop ambitieuse pour des esprits façonnés par le mainstream. L’un des meilleurs films d’Assayas. Je suis malheureusement l'un des seuls à le penser, visiblement.

julieta.jpgA contrario, Julieta est l’un des Almodovar les moins intéressants. Même si la plupart des thèmes obsédant l’auteur madrilène (ci-dessus avec deux de ses actrices) sont présents. Le rapport à la mère, les grandes figures de femmes, des intrications ambiguës entre passé et présent, des secrets mal digérés qui ressurgissent. Le tout parfaitement filmé, regroupant quelques comédiennes qui ne se contentent pas de réciter, et mis en images avec ces couleurs chatoyantes qui font plaisir à l’œil. Plus problématique, le film s’oublie rapidement et manque d’ambition comme de singularité. Formellement soigné mais trop passe-partout.

aquarius.jpegVoici enfin Sonia Braga, star brésilienne et héroïne d’Aquarius, film brésilien signé Kleber Mendonça Filho, probablement le cinéaste le moins connu de la compétition cannoise 2016. C’est l’histoire d’une sexagénaire, ancienne critique musicale, prise dans une guerre de voisinage et se lançant dans une croisade, seule ou presque, contre des promoteurs immobiliers sans scrupule. C’est le récit d’un combat qui sait tenir chaque instant en haleine, malgré les défauts d’un personnage souvent trop égoïste dans ses traits. C’est encore un film dont on parle aussi pour le palmarès final. De toute façon, à ce rythme, et si tous les longs-métrages cannois continuent à afficher une telle santé, il n’y aura jamais assez de place pour tout le monde.

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16/05/2016

Cannes, Jour 6: "Paterson" puissance trois

paterson.jpgAdam Driver, silhouette et regard énigmatique. Acteur né pour travailler avec Jarmusch. Dans Paterson, il incarne Paterson, un chauffeur de bus qui travaille à Paterson et voue un culte à Williams Carlos Williams, poète dont l’ouvrage le plus célèbre s’intitule Paterson. Effets de miroir et aller-retours incessants, dans la géographie d’une ville comme dans le couple que le héros forme avec une jeune femme qui s’appelle Laura. Irruption de la poésie dans le quotidien, à moins que ce ne soit l’inverse, mosaïque que des rituels cycliques et impavides ne cessent de rappeler à l’ordre, joies et tendresses irréductibles. L’exercice ne cherche pas l’épate, il aboutit à une sorte d’épiphanie chaque jour, chaque instant renouvelée, que ce soit dans la découverte de cupcakes en noir et blanc où dans cette anecdote sur Lou Costello, l’un des célèbres natifs de Paterson. Jarmusch dans son élément, sans apprêts ni fioritures, avec juste quelques notes savamment posées sur la toile de ses désirs. L’élégance de la simplicité, en somme.

loving.jpgEt puis dans Loving, ces quatre personnages qui regardent hors-champ, sauf la seconde femme, le regard amoureusement posé sur son époux. Un amour que l’Amérique ségrégationniste de 1958, du moins certains états, leur refuse. Tel est en très gros le sujet de Loving, sans doute le film le plus classique à ce jour de ceux qu’ait tournés Jeff Nichols. Là aussi, un certain dépouillement narratif, un art d’aller à l’essentiel et de ne pas s’embourber dans la digression. Encore moins dans la démonstration. Noirs contre Blancs, Noire avec Blanc, rappel du caractère étriqué (et même récemment encore) de certaines mentalités, rigidité assommante des lois inventées par l’homme, dont un couple simple et sans histoires fait ici les frais. Le film fait mouche, on en ressort touché, presque ému, convaincu, en tout cas, que le passé n’est hélas jamais loin.

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