13/01/2016

Dans "The Big Short", Wall Street mis à nu par ses prétendants

bigshort.jpgPlongée dans les coulisses de la finance sur fond de crise. Que dit cette image de Christian Bale dans son bureau, t-shirt négligé (sale ?), écouteurs sur les oreilles, baguettes (chinoises ?) en mains, comme s’il jouait du tam-tam, fouillis descriptible devant lui, photos de familles, bouteilles d’eau minérale vides, crayons et réveil à l’ancienne, écrans d’ordinateur masqués par des piles de paperasses, dessins (d’enfants ?) au mur? Que les apparences sont trompeuses – et ça, on le savait -, que les bureaux de traders ou d’employés de banque et de haute finance ne sont pas forcément interchangeables, que ce monde-là tolère aussi une forme de liberté (créatrice ? artistique ? je n’irai pas jusque là), voire une part de folie, et que l’accessoiriste du film n’occupait pas un temps partiel. Au-delà - et la présence d’une vitre entre l’acteur et la caméra (à voir les reflets sur son visage) accrédite cette tendance à brouiller les pistes de lecture -, la lisibilité de ce plan de The Big Short : Le Casse du siècle d’Adam McKay ne saute pas forcément aux yeux.

En cela, il est raccord avec une intrigue retorse où il est question de crise des subprimes, de Wall Street, d’explosion de la bulle financière et de ses retombées sur les bourses entre 2007 et 2008. Rien de très simple pour qui ne manie pas le jargon de l’économie et de la finance. Mais le film est construit sur cette difficulté-même et en dépit de celle-ci. Les motifs du thriller viennent apposer leurs marques sur cet inextricable lacis. Des stars - Brad Pitt, Ryan Gosling, Christian Bale, Steve Carell - traversent le champ, et plus si affinités. Des pauses explicatives ludiques trouent l’arc narratif. Tout comprendre ou ne rien piger, telle n’est plus la question. L’écriture du film suggère sa grammaire, et se suffit, pour partie, à elle-même. D’où une fascination moins déroutante que supposée de prime abord.

The Big Short : Le Casse du siècle est actuellement à l’affiche en salles.

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11/01/2016

Bowie, ce corps qui venait d'ailleurs

bowie.jpgUne photogénie impeccable. Sans doute le plus bel extraterrestre que le cinéma ait jamais enfanté. Filmer quelqu’un, homme ou femme, l’éclairer, le mettre en scène, c’est d’abord faire le choix d’un corps, d’une enveloppe, d’une présence, voire d’une âme lorsque c’est possible. Dans The Man Who Fell to Earth (L’Homme qui venait d’ailleurs, 1976, de Nicolas Roeg), Bowie était ce corps. Cette présence au-delà du réel que son statut de rock star semblait contredire. Cette enveloppe qui allait s’incarner le temps d’un rôle qui serait boudé par son public. Le cinéma, il y reviendrait pourtant périodiquement. Officier prussien dans le maudit Just a Gigolo de David Hemmings. Vampire immortel dans le glacial Les Prédateurs de Tony Scott. Officier détenu dans un camp japonais en 1942 dans le radical Furyo d’Oshima. Roi des Gobelins dans le décoratif Labyrinthe de Jim Henson. Ponce Pilate dans le décrié La Dernière Tentation du Christ de Scorsese. Andy Warhol himself dans le respectueux Basquiat de Julian Schnabel. Aucun de ces choix n’a l’air innocent. Parmi la petite vingtaine de films qu’il ait accepté, David Bowie semblait toujours privilégier les rôles lui permettant d’investir d’autres identités, d’autres corps, d’autres ego. Au cinéma, il n’était surtout pas lui-même. Et en même temps, cette accumulation, ce travestissement, c’était lui aussi. Irréductible et paradoxal. Bowie apparaît pour la dernière fois dans un film en 2008. Dans Bandslam de Todd Graff, fiction musicale dont je n’ai aucun souvenir (et pour cause, ne l’ayant jamais vue). La bande-son inclut un standard du Velvet, Femme fatale, et l’un de ses tubes de 1974, Rebel Rebel. Dans ce film, il tient son propre rôle (probablement durant quelques minutes). Et sans le savoir encore, dit adieu au cinéma.

Pour tout le reste, je laisse la parole aux spécialistes musicaux.

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08/01/2016

"La Femme de l'aviateur", apologie du 16 mm

la-femme-de-l-aviateur.jpg«On ne saurait penser à rien», disait le proverbe. Effectivement, on pensait déjà à tout sauf à rien. «On», c’est-à-dire cette jeunesse que seule une expression réactionnaire qualifie parfois d’insouciante. Rien n’est plus faux. Il n’y a pas plus prise de tête et moins insouciants que les jeunes, regardez autour de vous et ouvrez les oreilles. Sauf que les apparences sont trompeuses. Voyez ces deux personnages. Lui, jeune postier dans le film, sacoche en bandoulière, veste de jean et regard distrait, elle, jeune fille en fleur abordée au hasard, profil d’étudiante, blondeur négligée, regard attentif, presque d’une amoureuse. La scène est printanière, on y parle de tout et de rien, mais l’action se concentre hors-champ, puisque La Femme de l’aviateur est une affaire de filature. D’espionnage, sans marivaudage, sans romantisme, sans insouciance. On échafaude des scénarios, on théorise sur les comportements amoureux. C’était l’époque où Rohmer tournait environ un film par année. En 1981, La Femme de l’aviateur ouvrait un nouveau cycle intitulé «Comédies et proverbes» qui sera composé de six longs-métrages parmi les meilleurs d’une filmographie où de toute façon rien n’est à jeter.

Le faux naturalisme de la direction d’acteurs, cette manière de parler de tout, y compris des choses les plus graves, avec une légèreté défiant nos intelligences, cette photographie un peu brute avec le grain ici bien visible du format 16 mm, ô combien plus séduisant que n’importe quelle image numérique actuelle (parce que plus vraie ? non, c’est l’inverse, mais peu importe), et surtout cette façon littéraire d’aborder le monde, vaste écritoire de nos imaginaires, tout est parfait dans ce film, comme dans les autres du cycle. Et puis il y avait Paris, ses parcs, ses rues, ses autobus, la liberté que la ville inspirait (cet imparfait est définitif) au cinéaste et aux spectateurs qu’il invitait à le suivre. L’image, qui paraissait déjà datée en 1981, n’a pas vieilli. Ses acteurs oui. Anne-Laure Meury, à droite, a aujourd’hui 51 ans. On ne l’a presque jamais revue. Philippe Marlaud, à gauche, est malheureusement décédé peu de temps après La Femme de l’aviateur de brûlures graves suite à un incendie dans un camping. Il n’a tourné qu’un seul autre film, Passe ton bac d’abord de Maurice Pialat (1978). Pialat, Rohmer... On croit rêver. Quelle carrière aurait-il fait ? En l’ignorant, nous lui donnons sans le vouloir une jeunesse éternelle.

La Femme de l'aviateur passe actuellement aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle Eric Rohmer.

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