13/10/2015

Dans "Anime nere", le noir leur va si bien

anime.jpgUne affaire de directions de regard. Les trois personnages au premier plan - deux hommes, une femme, plus vieille qu'eux - observent un point identique devant eux, hors-champ, sans doute au niveau du sol. L'objet de leur attention pourrait être un corps qu'on inhume. La gravité des regards, la tristesse des attitudes, la noirceur des vêtements, appellent et renforcent cette hypothèse pendant qu'un ciel gris et plombé vient appuyer cette interprétation. Derrière eux, une femme dont le regard peine davantage à se fixer. Elle scrute devant elle, les yeux légèrement baissés, là aussi dans une attitude de recueillement et de lassitude. Reste un cinquième personnage, juste au milieu des autres, qui ne fixe pas du tout dans la même direction. En retrait par rapport au groupe, il regarde précisément l'objectif de la caméra. Donc le spectateur. En clair, c'est nous qu'il toise ainsi durement, sévèrement, avec une inflexion qui suggère l'idée de vengeance. Enfin, le paysage entourant ce groupe appelle la pauvreté, un certain dénuement et une forme d'isolation. Au-delà de ses éléments constitutifs et du sens qu'il imprime dans la fiction, ce plan synthétise assez bien l'atmosphère à l'oeuvre dans Anime nere (Les Âmes noires) de Francesco Munzi, récit tourmenté, endeuillé et ténébreux d'une fratrie plongée dans le crime, de clans s'affrontant en Calabre et aux quatre coins de l'Europe. C'est un film de conflits et de règlements de compte, mais encore une oeuvre refusant le naturalisme, comme en témoigne l'esthétique de cette image. Présenté à la Mostra de Venise en 2014, Anime nere était sorti quelques semaines plus tard, n'attirant qu'une poignée de curieux. Au point qu'il ne tint l'affiche à Genève que sept jours. Le revoici au Grütli, dans l'espoir que cette seconde sortie lui rende davantage justice. Il n'est jamais trop tard pour un rattrapage, on l'aura compris.

Anime nere est programmé en ce moment aux cinémas du Grütli.

21:29 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

08/10/2015

"Marguerite", la tragédie d'une femme ridicule

marguerite.jpgCocarde accrochée à une fourche, lunettes de course automobile juchées sur un vilain bonnet qui n'a rien de phrygien, portière d'un véhicule qui ressemble à une décapotable et pose outrée d'une Catherine Frot en train de chanter, sans respiration, quelque chant patriotique, ce qui est pure spéculation. Tout ici - costumes, accessoires, pose - est outrancier, ridicule et laid. Y compris l'arrière-plan, forêt défilant supposément derrière une automobile en mouvement. Pas évident de mettre en scène le ridicule, qui est en l'occurrence celui d'un personnage, Marguerite, qui donne son titre à ce film de Xavier Giannoli. L'histoire d'une chanteuse qui chante mal et faux et ne le sait pas. Mais qu'on adule parce qu'elle est riche, dans cette France des années 20 tout aussi superficielle que celle d'aujourd'hui. Du moins dans un certain monde. Giannoli observe cette société sans véritable cynisme, appuyant même sur la reconstitution, sans doute pour mieux montrer que les apparences ont grand peine à voler en éclats. Marguerite (Catherine Frot est formidable), voix de crécelle, inaudible et en autarcie dans ce qu'elle croit projeter, personnage au final peu attachant mais point détestable, cristallise le mal-être né de l'égotisme, cette vacuité sans âge qui touche n'importe qui un peu sûr de soi ou gâté par le destin. Coqs de salon, fils de gens célèbres, candidats de téléréalité, présentateurs télé ou traders affamés, les exemples se dessinent à l'infini. Ce que nous dit Marguerite (le film), c'est que nous ne sommes jamais tout à fait conscients de ce que nous sommes et surtout que nous en sommes prisonniers. Et de cette prison-là, on ne s'évade ni facilement ni impunément.

Marguerite est actuellement à l'affiche en salles.

22:04 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

06/10/2015

Adieu à Chantal Akerman...

akerman.jpgCette femme qui s'éloigne de nous, silhouette filmée de dos, longiligne, une veste brune sur les épaules. Cette femme qui semble marquer un temps d'arrêt entre plusieurs directions suggérées par le panneau indicateur qu'on voit au centre. Gauche ou droite, on ne sait trop, dans un instant, cette silhouette sera happée dans un hors-champ inaccessible et laissera notre regard errer sur ce quai de gare désert. L'arrivée d'un train à l'arrière-plan - et je ne sais pourquoi, cette locomotive me rappelle ce film des origines, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière, qui effraya tant les premiers spectateurs de l'histoire - signale pourtant une activité qui ne stoppe jamais. Un flux continu, un va-et-vient incessant symptomatique de tous ces lieux où les voyageurs circulent et se croisent sans jamais s'arrêter. Sauf que là, tout est vide. La symétrie parfaite de l'image appelle l'infini, dans un trompe l'oeil élégant et épuré que rien ne semble vouloir perturber. C'est à l'infini que les lignes parallèles - à l'instar de celles formées par des rails de train - sont censées se rejoindre, du moins dans la géométrie non euclidienne. Mais le cinéma n'en a cure, et ici, les parallèles s'incurvent avant de se dérober à la vue. Arrivées, départ, apparitions, disparitions, les gares restent ces lieux de tous les possibles, réservoirs fictionnels qui inspirèrent si souvent les cinéastes. Revoyons la séquence de fin cruelle et désenchantée d'Un revenant de Christian-Jaque, les rencontres fortuites scellant deux destins dans Brève rencontre de David Lean ou dans Before Sunrise de Richard Linklater, le point culminant et mélodramatique de Station terminus de Vittorio De Sica, et je n'irai pas plus loin. Il y a toujours, lorsqu'on imagine ou qu'on filme une séquence dans une gare, l'idée sous-jacente mais obsessionnelle de séparation, d'adieux plus ou moins définitifs. Ce plan n'y fait pas exception. En quittant le champ, Anna, car c'est le nom de son héroïne, jouée par Aurore Clément, nous dit en somme adieu.

Cette image est tirée des Rendez-vous d'Anna, de Chantal Akerman. Ce lundi 5 octobre, la cinéaste a décidé de quitter ce monde. Elle avait 65 ans.

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