08/11/2015

Tous Ecrans: "The Other Side", cette Amérique qui bascule en enfer

other-side2.jpgother-side.jpgImmersion dans une Amérique profonde inconnue. En Louisiane du Nord, où le taux de pauvreté est parmi les plus élevés du pays. De la drogue, du sexe, de la bière, de la haine. Une haine contre Obama, jugé comme seul responsable de toute cette misère. De la haine, mais pas de discours. Ni de dispositif particulier. Le cinéaste Roberto Minervini a procédé par immersion. Il a vécu avec Mark et Lisa (qu'on ne voit pas sur les trois images que j'ai choisies pour illustrer ce billet) et leur entourage, dans leur quartier de West Monroe. Observation, séquences arrachées au réel, sans misérabilisme. L'image est belle, cadrée, presque mise en scène. D'où le statut hybride de The Other Side. Ni documentaire ni fiction, mais un peu des deux, forcément. Témoin d'une réalité sordide et dérangeante (lors de sa présentation à Cannes cette année, plusieurs spectateurs avaient quitté la salle suite à une séquence de shoot d'une strip-teaseuse enceinte), Minervini ouvre la porte d'un monde gangrené et visiblement condamné. Le propre du cinéma est aussi de nous faire découvrir des univers non pas parallèles, mais contigus. Autre visage de l'Amérique - qu'on peut rapprocher du Gummo d'Harmony Korine, non par le thème mais par le genre -, baigné de séquences tour à tour tendres ou désespérantes (voire carrément glauques), The Other Side, après un peu plus d'une heure de film, bascule pourtant sans transition vers autre chose. Et s'immerge sans crier gare au sein de milices armées, celles-là même qui prédisent une révolution civile et seraient prêtes à en découdre. Entraînement militaire, exercices de tirs, imminence d'une apocalypse dont personne ne fait mystère. De la détresse au catastrophisme. De la misère noire à la violence la plus sanglante. Cette réalité-là est à portée de caméra et défie l'analyse. Dire qu'elle fait froid dans le dos relève de la tautologie. Un film implacable.

The Other Side est actuellement en compétition cinéma au Geneva International Film Festival Tous Ecrans.

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22:35 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

07/11/2015

Dans "Le Charme discret de la bourgeoisie", le cauchemar des dîners en ville

charme.jpgImpossible représentation, dîner bourgeois qui devient spectacle, pièce de théâtre. Personnages pris au piège d'une mise en scène non désirée, jetés en pâture aux regards assis des spectateurs sages d'un théâtre, bourgeois lui aussi (vraiment?). Pantins désarticulés et saisis dans leur trouble, leur mal-être, qui finit par être celle de leur condition. Ironie réaliste d'un monde où les apparences ne font plus sens, parce qu'elles n'ont plus de contexte auquel se rattacher. Le surréalisme de Luis Buñuel consiste souvent à injecter des personnes dans une situation inexplicable, de l'ordre du rêve (ou du cauchemar), puis à vérifier comment ils se comportent, c'est-à-dire comment ils procèdent pour sortir de ce piège scénaristique. Comme dans L'Ange exterminateur, les bourgeois du Charme discret de la bourgeoisie reproduisent des rituels ataviques dans un monde déconnecté de leur biotope habituel. L'organisation d'un repas y tourne à la farce, à la mascarade, tout en faisant reculer les frontières du vraisemblable dans lequel se réfugie bien trop souvent la bienséance. Improbable fiction, coécrite par un Jean-Claude Carrière qui ne fut jamais meilleur que dans ses collaborations avec le cinéaste mexicain, le film conserve l'étrangeté jouissive qu'il procurait à sa sortie, en 1972. Par-delà ces modes et ces codes dont il se contrefiche, Le Charme discret de la bourgeoisie procure une sensation de liberté que les années n'ont jamais su altérer. Laissons-nous encore surprendre...

Le Charme discret de la bourgeoisie sera projeté le lundi 9 novembre à 20 heures à l'Auditorium Arditi, dans le cadre du cycle "Antibourgeois" du Ciné-club universitaire.

21:02 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

29/10/2015

"Dürrenmatt", l'homme qui avait aussi une famille

durrenmatt.jpgDürrenmatt en famille. Cliché rare, baigné d'une certaine quiétude. Reflet d'un écrivain plus secret, entouré des siens dans un intérieur confortable et vert, même si le noir et blanc ne le montre pas. Image granuleuse, rappelant ces photographies d'antan que l'on retrouve parfois en ouvrant quelque boîte. Dürrenmatt, mari et père. C'est lui et ce n'est pas lui. Talent, reconnaissance, génie ou style, il ne sera pas question dans le documentaire de Sabine Gisiger, Dürrenmatt - Eine Liebesgeschichte, centré autour de sa vie amoureuse (et de son épouse), comme le rappelle le sous-titre allemand de ce portrait au classicisme relatif. Qu'y apprend-on? Rien de nouveau, mais l'approche, quant à elle, est novatrice. Et montre in fine un Dürrenmatt méconnu, souvent adapté, à la télévision, au cinéma, plus fréquemment joué que lu (encore que...), commenté par ses enfants et sa soeur, sans réelle distance, avec un regard tranquille et bienveillant. Un montage habile tire profit des nombreuses archives, filmiques comme photographiques, dénichées par la réalisatrice zurichoise.

Dürrenmatt - Eine Liebesgeschichte est actuellement à l'affiche en salles.

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