28/10/2015

Dans "La Passion d'Augustine", ces croix qui se répètent

Augustine.jpgDeux femmes dos à dos, la plus jeune concentrée, peut-être en train de jouer du piano, la plus âgée visiblement recueillie, ce que son costume de religieuse fait évidemment plus que suggérer. Leurs regards s'opposent et ne se croisent pas, et pourtant, l'impression de dialogue, et pourquoi pas de communion, est clairement présente ici. Plus curieux, et sans doute pas anecdotique, le motif de la croix se trouve répété plusieurs fois dans cette image. Il y en a une logiquement portée par la religieuse et une autre sur le mur du fond. Mais les deux fenêtres qui se trouvent dans le champ font également apparaître une croix. Rien d'artificiel dans cette composition, les fenêtres étant ici conçues et construites sur un modèle classique. En revanche, le choix du cadrage n'est probablement pas aléatoire. Il y a, dans La Passion d'Augustine de Léa Pool, un soin tout particulier dans la conception des plans, souvent étudiés, attentifs, mais jamais dans un but esthétique. Il s'agit d'être juste, question regard, et pas seulement de faire joli. La facture classique de la mise en scène n'est d'ailleurs pas le seul atout d'un film aussi modeste que son auteur.

La Passion d'Augustine est actuellement à l'affiche en salles.

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21/10/2015

Dans "Belles familles", Amalric bat la campagne

bellesfamilles.jpgL'absence de trait d'union fait la différence. L'utilisation du pluriel l'accentue. Belles familles. Titre printanier, positif, sans ironie, constitutif d'un premier degré hédoniste auquel tend le film de Jean-Paul Rappeneau. Le trait d'union, c'est Mathieu Amalric. C'est lui qui mène la danse. Il est de tous les plans, ou quasi, comme on peut le voir sur ce choix d'images. Amalric et les autres, mère, frère, belle-soeur, ami d'enfance, petite amie, nouvelle épouse de son père, fille de cette dernière, ex-de sa mère et maire de la commune (Ambray, qui n'existe pas). Une sorte de farandole où tout le monde court et se croise, s'agitant autour du destin de la maison familiale et des imbroglios juridiques qui vont avec, sarabande complexe, noeud gordien source de conflits multiples.

belles2.jpgDans la plupart des plans, et en tout cas dans toutes les images parsemant ce billet, les personnages sont cadrés à mi-hauteur, torse ou visage, parfois gros plan, jamais en pied. Même s'il ne la respecte pas toujours, la valeur indique la proximité que le cinéaste entretient avec ses personnages. Rappeneau n'est pas Renoir. Nulle profondeur de champ comme dans La Règle du jeu ici. Juste une distance "normale", symptomatique d'un cinéma français privilégiant l'art de conter à l'analyse. Il y a de l'insouciance dans son film, même si la gravité s'immisce de temps à autre dans les ramifications d'un récit choral, parfois prévisible mais souvent jouissif, ne serait-ce qu'à cause du casting quatre étoiles que le réalisateur a rassemblé là. Plaisir du jeu, de la direction d'acteurs, et d'un certain classicisme qui effraie trop fréquemment des auteurs coupant les cheveux de leurs personnages en quatre. Un plaisir à ne pas bouder, en somme.

belles3.jpgBelles familles est actuellement à l'affiche en salles. 

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20/10/2015

Dans "La Vanité", anamorphose et trompe-l'oeil

vanite.jpgQue notre attention se porte ici d'abord sur Carmen Maura et Patrick Lapp, rien de plus normal. Les deux comédiens, regards tendus en direction de la paume du second, réunis dans un intérieur aux teintes chaudes, nullement coupés du monde comme l'atteste le téléphone qu'on aperçoit sur la gauche, concentrés sur une action que le contexte ne permet pas de préciser, sauf si on a vu le film, ce qu'évidemment je recommande, mais désunis dans la mesure où ils ne paraissent pas faire couple, impression que la présence d'un bonnet rouge sur le crâne de Lapp renforce sans insistance, sont les deux héros de La Vanité de Lionel Baier. Si le film combine gravité et légèreté - soit le thème du suicide assisté traité comme un vaudeville lubitschien, j'y tiens - son auteur, lui, ne semble pas faire les choses à la légère. J'en veux pour preuve la présence d'un élément de décor qui est tout sauf un détail: le tableau fixé au mur derrière les personnages, aisément identifiable malgré le manque de netteté dû à la profondeur de champ et l'obstruction des visages qui le masquent en partie. Il s'agit d'une reproduction (à échelle réduite) des Ambassadeurs de Holbein le Jeune, tableau peint en 1533 et actuellement conservé à la National Gallery de Londres. Le voici en entier.

ambassadeurs.jpgLa toile est célèbre avant tout pour la forme étrange qui se détache au premier plan, juste aux pieds des deux personnages. Depuis un point de vue oblique, cette forme indistincte s'avère être un crâne humain que voici.

crane.jpgCrâne résultant d'une anamorphose, c'est-à-dire de la déformation réversible d'une image. Mais le type de nature morte ici représentée, avec ces occurrences d'éléments évoquant l'argent, la puissance, le pouvoir (les habits des deux personnages, les objets desquels ils sont entourés, la finesse des tissus et de la tapisserie, tout le souligne), tout en suggérant de manière certes biaisée mais évidente le thème de la mort (le crâne anamorphosé), s'appelle en histoire de l'art une vanité. Plus que le simple portrait de deux ambassadeurs, le tableau possède une portée philosophique, relativisant l'aspect éphémère de la vie humaine. Thème lui aussi central dans le film de Lionel Baier. Cette vanité dans La Vanité, subtile mise en abyme qu'une première lecture ne révèle pas forcément - même s'il en est fait vaguement mention quelque part dans les dialogues -, trompe l'oeil discret relégué au rang d'accessoire, est le signe indéniable que Baier maîtrise aussi bien la situation que le langage. 

La Vanité est actuellement à l'affiche en salles.

22:12 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |