14/10/2015

"Everest" et "Seul sur Mars", manuels de survie en milieu inhospitalier

everest.jpgmartian.jpgJake Gyllenhaal figé pour l'éternité dans les glaces de l'Everest. Matt Damon foulant le sol de Mars en parfaite santé. Qu'est-ce qui relie ces deux films? Le motif de la survie, puisqu'il ne s'agit précisément de rien d'autre. Inspiré de faits réels, Everest de Baltasar Kormakur conte l'odyssée tragique d'un groupe d'humains tentant de gravir la plus haute montagne du globe. Pure fiction, The Martian (Seul sur Mars) de Ridley Scott narre comment un astronaute laissé seul sur la planète rouge va s'organiser pour survivre sans l'aide de personne et peut-être s'en échapper. Réalité d'un côté, imaginaire de l'autre. Si on s'amuse à comparer les deux films d'un strict point de vue scénaristique, on pourra constater qu'il est in fine plus facile de résister à la non atmosphère martienne qu'aux rigueurs éprouvantes des massifs himalayens. Dans les deux cas (films), l'homme réalise pourtant - trop tard dans Everest, malgré lui dans The Martian - que la notion de survie est on ne peut plus relative, et que s'en sortir, dans n'importe quelles conditions extrêmes, demeure très très faible, toutes probabilités confondues. Comme si l'univers - la Terre, les autres planètes, l'espace, etc. - n'était pas vraiment prévu pour la vie. Certes, j'extrapole un peu, mais le motif de la conquête, des sommets terrestres ou d'autres planètes rocheuses, révèle rapidement les limites humaines et sans doute animales qui les circonscrivent. Pour faire simple, il n'y a pratiquement pas d'endroit où la vie est naturellement sans risques.

Matt Damon a beau s'échiner à nous convaincre qu'il parvient à colmater une combinaison fissurée, à cultiver des plantes à l'aide de ses excréments ou à recevoir des signaux radios terrestres instantanés (à 12 minutes lumière, soit la distance Terre - Mars, c'est juste impossible), on sait très bien que tout est faux, invraisemblable et irréaliste (ce n'est pas un défaut en soi, le cinéma étant aussi l'art du faux), même si de futures missions sur la planète rouge nous prouveront peut-être le contraire un jour. Et Jake Gyllenhaal a beau avoir l'air invincible et au-dessus de tout par sa personnalité casse-cou, attachante et détachée, on sait très bien que lorsque les éléments se déchaîneront, ceux-ci n'auront aucune pitié pour son charisme et son intrépidité, le ramenant fissa à un destin cruel de cadavre anonyme emprisonné par les glaces. Thème récurrent du cinéma d'action hollywoodien, le motif de la survie stigmatise des peurs ancestrales. Il rappelle notre humaine condition, notre statut dérisoire et éphémère, mais aussi son inverse, soit le désir de se dépasser, de triompher du danger et de se confronter tout simplement à la mort. A différents degrés, ces deux films ravivent nos fascinations pour ces différentes thématiques en les érigeant en spectacle. Et s'ils parviennent à nous rassurer, c'est parce que nous savons pertinemment que tout spectacle suppose une mise en scène préalable, une manipulation du réel et une part de fantasme. Et qu'au cinéma, la mort n'existe pas, sinon à l'état d'idée.

Everest et Seul sur Mars sont actuellement à l'affiche en salles.

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13/10/2015

Dans "Anime nere", le noir leur va si bien

anime.jpgUne affaire de directions de regard. Les trois personnages au premier plan - deux hommes, une femme, plus vieille qu'eux - observent un point identique devant eux, hors-champ, sans doute au niveau du sol. L'objet de leur attention pourrait être un corps qu'on inhume. La gravité des regards, la tristesse des attitudes, la noirceur des vêtements, appellent et renforcent cette hypothèse pendant qu'un ciel gris et plombé vient appuyer cette interprétation. Derrière eux, une femme dont le regard peine davantage à se fixer. Elle scrute devant elle, les yeux légèrement baissés, là aussi dans une attitude de recueillement et de lassitude. Reste un cinquième personnage, juste au milieu des autres, qui ne fixe pas du tout dans la même direction. En retrait par rapport au groupe, il regarde précisément l'objectif de la caméra. Donc le spectateur. En clair, c'est nous qu'il toise ainsi durement, sévèrement, avec une inflexion qui suggère l'idée de vengeance. Enfin, le paysage entourant ce groupe appelle la pauvreté, un certain dénuement et une forme d'isolation. Au-delà de ses éléments constitutifs et du sens qu'il imprime dans la fiction, ce plan synthétise assez bien l'atmosphère à l'oeuvre dans Anime nere (Les Âmes noires) de Francesco Munzi, récit tourmenté, endeuillé et ténébreux d'une fratrie plongée dans le crime, de clans s'affrontant en Calabre et aux quatre coins de l'Europe. C'est un film de conflits et de règlements de compte, mais encore une oeuvre refusant le naturalisme, comme en témoigne l'esthétique de cette image. Présenté à la Mostra de Venise en 2014, Anime nere était sorti quelques semaines plus tard, n'attirant qu'une poignée de curieux. Au point qu'il ne tint l'affiche à Genève que sept jours. Le revoici au Grütli, dans l'espoir que cette seconde sortie lui rende davantage justice. Il n'est jamais trop tard pour un rattrapage, on l'aura compris.

Anime nere est programmé en ce moment aux cinémas du Grütli.

21:29 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

08/10/2015

"Marguerite", la tragédie d'une femme ridicule

marguerite.jpgCocarde accrochée à une fourche, lunettes de course automobile juchées sur un vilain bonnet qui n'a rien de phrygien, portière d'un véhicule qui ressemble à une décapotable et pose outrée d'une Catherine Frot en train de chanter, sans respiration, quelque chant patriotique, ce qui est pure spéculation. Tout ici - costumes, accessoires, pose - est outrancier, ridicule et laid. Y compris l'arrière-plan, forêt défilant supposément derrière une automobile en mouvement. Pas évident de mettre en scène le ridicule, qui est en l'occurrence celui d'un personnage, Marguerite, qui donne son titre à ce film de Xavier Giannoli. L'histoire d'une chanteuse qui chante mal et faux et ne le sait pas. Mais qu'on adule parce qu'elle est riche, dans cette France des années 20 tout aussi superficielle que celle d'aujourd'hui. Du moins dans un certain monde. Giannoli observe cette société sans véritable cynisme, appuyant même sur la reconstitution, sans doute pour mieux montrer que les apparences ont grand peine à voler en éclats. Marguerite (Catherine Frot est formidable), voix de crécelle, inaudible et en autarcie dans ce qu'elle croit projeter, personnage au final peu attachant mais point détestable, cristallise le mal-être né de l'égotisme, cette vacuité sans âge qui touche n'importe qui un peu sûr de soi ou gâté par le destin. Coqs de salon, fils de gens célèbres, candidats de téléréalité, présentateurs télé ou traders affamés, les exemples se dessinent à l'infini. Ce que nous dit Marguerite (le film), c'est que nous ne sommes jamais tout à fait conscients de ce que nous sommes et surtout que nous en sommes prisonniers. Et de cette prison-là, on ne s'évade ni facilement ni impunément.

Marguerite est actuellement à l'affiche en salles.

22:04 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |