04/02/2016

Dans "Out 1" de Rivette, l'index accusateur de Jean-Pierre Léaud

out2.jpgJamais sans les mains. L’index accusateur, dubitatif, ou simplement levé au ciel, Jean-Pierre Léaud ne semble jamais s’exprimer autant avec les mains que dans Out 1 : Noli me tangere, le film fleuve – 12 heures 40 divisées en 8 parties - du regretté Jacques Rivette. Si presque toutes ces images sont tirées de la même séquence du film, à l’exception de celle avec Bulle Ogier (ci-contre), out3.jpgelles suggèrent toutes que quelque chose se joue hors-champ, dans un espace contigu et connexe que la caméra ne cherche pas à dévoiler dans son immédiateté. Des rues de Paris, des livres - et le film est tiré de L’Histoire des treize de Balzac -, et des figurants là par hasard (mais qu’en sais-je, au fond ?), qui font écho, sur l’un de ces photogrammes, à l’utilisation de la profondeur de champ dans La Règle du jeu de Renoir. La mise en scène, qui se joue à plusieurs niveaux, constitue un tout organique que l’image semble unifier par un de ces faux-semblants plus prosaïque que n’importe quelle expérimentation. Car même s’il y eut de l’improvisation sur le tournage (ce dont je ne suis pas certain), la matière paraît s’organiser, répondre à une logique forcément dictée par l’intention. Là est aussi le mystère et l’un des paradoxes de Rivette, cette manière douce, presque laxiste, d’imposer une fluidité qui relève de l’ordre naturel des choses. D’un vaste terrain de jeu – les rues de Paris -, le film conserve les dehors ludiques et imprévisibles, tout en érigeant son propre espace, augurant d’une géométrie parallèle que Jean-Pierre Léaud tente peut-être ici ou là de nous indiquer.

Out-1.jpgOut 1 : Noli me tangere sera projeté en intégralité sur trois jours ce week end aux cinémas du Grütli, en présence de son chef-opérateur, Pierre-William Glenn.out6.jpg

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29/01/2016

Jacques Rivette, le vertige de l'infini

outinfini.jpgEntre deux miroirs, l’image de Bulle Ogier, démultipliée, se propage à l’infini et tend vers le néant, c’est mathématiquement démontrable. Il y avait chez Rivette ce goût pour l’infini, qu’il savait sans doute inexistant dans la nature ou l’univers. Ce goût de l’infini jusqu’au vertige. Films fleuve – et surtout Out 1 : Noli me tangere, dont les deux images de ce billet sont tirées, et ses impossibles 12 heures 40 - ; œuvres totales, de La Belle Noiseuse à L’Amour fou (quatre heures chacun), du diptyque Jeanne la pucelle (deux fois trois heures) à cette adaptation ramassée de Wuthering Heights, Hurlevent ; de métrages extrêmes aux limites de l’expérimentation à des films plus calmes, plus standards également, tels tous ceux de la fin. Le goût du jeu, aussi, des constructions alambiquées. Paris vu comme un vaste terrain où convergent tous les possibles - et c'est bien normal, puisque Paris nous appartient -, des personnages qui apparaissent, disparaissent et réapparaissent. Un amour pour Balzac, maintes fois adapté et transformé, comédie humaine et feuilleton, anachronismes et entassement. Rivette se résumait difficilement, le cinéma de Rivette était et demeure inépuisable, résultante d’une cinéphilie acharnée, boulimique – Rivette allait voir tout ce qui sortait à Paris, sans exception, et disait qu’il fallait tout voir -, la seule possible sans doute, et d’un sens de l’engagement qui remontait à la fin des années 50, l’époque des Cahiers du cinéma, du rejet du classicisme plan plan – adieu Delannoy, Decoin ou Grangier – et de la naissance de nouvelles formes.

Nouveau langage, nouveau style, nouvelle écriture, nouveau mode de représentation. Nouvelle Vague, en somme, écrirait Françoise Giroud, sans deviner que le terme s’inscrirait dans l’Histoire. Rivette, dos tourné au système, cinéaste libre et déterminé, aimant autant l’improvisation que les cadrages les plus stricts. Ce plan de Jean-Pierre Léaud ci-dessous, devant une boutique de vieux objets dont le nom cisèle un paradoxe, Léaud loin de Truffaut mais nullement dépaysé, encadré par des rectangles de fenêtre se détachant de cette vitrine bigarrée, ce plan, donc, n’a pas été tourné à l’arrache, comme on dit parfois, mais d'évidence contrôlé à la virgule, contredisant le principe même d’un cinéma qui se passait pourtant allègrement de principes, du moins jusqu’à un certain point. Jacques Rivette nous a quittés ce 29 janvier à l’âge de 87 ans.

outhasard.jpgOut 1 – Noli me tangere sera projeté aux cinémas du Grutli du vendredi 5 au dimanche 7 février.

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27/01/2016

"Le Chêne", retour aux sources de la nouvelle vague roumaine

chene1.jpgIl y avait cette petite fille atrocement accoutrée et tenant dans sa main un pistolet, héroïne d’une fable de la Fontaine inversée dont l’innocence du regard nous plongeait dans une sorte d’imprescriptible perplexité.
chene4.jpgIl y avait Maïa Morgenstern qui prenait déjà le train en quête d’un ailleurs plus paradisiaque, le visage baignant d’un soleil dont elle paraissait en manque à force de ne jamais le voir.

chene3.jpgEt puis il y avait ce chêne et ces arborescences suggérant quelque généalogie secrète, pendant que ses branches protégeaient deux silhouettes que la pénombre tôt ou tard engloutirait. Et pour lier tout cela, les promesses d’un cinéma où la poésie le disputerait à la dénonciation, portrait d’un pays dévasté, ruiné, anéanti, atomisé par son proche passé. De Roumanie, Lucian Pintilie nous revenait, en 1992, après un exil d’une vingtaine d’années. Le Chêne évoque la tyrannie, mais avec drôlerie. Il fustige les années Ceausescu, mais sans omettre que le surréalisme n’est pas toujours destiné à la galerie. L’humour y est un vecteur politique, la fable se drape dans une outrance qui n’atténue jamais sa charge, féroce et décapante. Ce mélange pouvait agacer, voire déplaire. C’est que le cinéma roumain ne nous avait guère habitués à cela. Pintilie venait avant Porumboiu, Puiu, Mungiu, Muntean, Cohn, Giurgiu, Netzer et quelques autres qui formeraient, juste après, cette nouvelle vague roumaine dont l’importance s’est souvent accommodée d’une aisance à décrocher des prix dans les festivals (ici une Palme, là un Ours). Pintilie, 82 ans, ne tourne plus depuis une douzaine d’années. Mais il sera question de lui lors d’une table ronde, «Lucian Pintilie et ses héritiers», ce jeudi 28 à 19 heures (salle de Fonction : Cinéma).

Le Chêne est projeté en ce moment dans le cadre du festival Black Movie.

22:07 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1992 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |