15/05/2018

Cannes 2018, Spike Lee tout en force et une indigestion de nouilles

spike.jpgSpike Lee, 1986, Quinzaine des réalisateurs, She's Gotta Have It. Découverte, ovations, prix, l'ex-Palais Croisette en délire. 1989, la compétition, Do the Right Thing, histoire de tensions raciales, des rumeurs de Palme, Wenders qui prime Soderbergh, Spike Lee fou de colère. Rebelote en 1991. Jungle Fever. Toujours la cause des Noirs, un cinéaste qui part au front, rarement content, jamais satisfait. Puis Malcolm X, biopic dévoilé à Berlin, et des dizaines d'autres films, loin de Cannes, loin des marches, loin des récompenses. Un passage à la Quinzaine en 1999 avec Summer of Sam, Adrien Brody en punk, plus sympa qu'au naturel. Vingt ans après (presque, mais il fallait bien citer Dumas), le revoilà dans l'arène avec BlacKkKlansman (photo). L'Amérique des seventies, le KKK, les coupes afro, Adam Driver, suprêmement doué, puis l'Amérique d'aujourd'hui, les émeutes de Charlottesville en 2017, Trump et les discours des extrémistes. Spike Lee tout en force, comme on l'aime. La compétition relève un peu la tête.
Sinon, coup sur coup, deux films japonais. Dans Manbiki kazoku, une famille recomposée, des enfants recueillis, des parents qui volent. Mais on y mange trop - des nouilles à chaque plan - et l'on s'y égare aussi trop. Des secrets enfouis qui n'en sont pas vraiment pour un Hirokazu Kore-eda in fine moyen. Dans Asako I & II, on ne mange pas (ou peu) mais on s'aime. L'héroïne y tombe amoureuse deux fois, à deux ans d'écart, d'un garçon qui est le même - en réalité un sosie, semble-t-il. Il est d'ailleurs aussi interprété par le même acteur. On aimerait retrouver là la musique du Rohmer première manière, parfois plagié par Hong Sang-soo, desquels on paraît parfois s'inspirer ici, mais la magie s'installe peu et le film de Hamaguchi Ryusuke se traîne vite en longueur.

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13/05/2018

Cannes 2018, un joli conte signé Rohrwacher, une démonstration lourdingue de Husson

lazzaro.jpgL'impossibilité de parler de tout, et celle, encore plus évidente, de tout aimer. De trois films en compétition ce jour (ou lendemain de première, ce dont les lecteurs n'ont cure), un seul a vraiment marqué mon intérêt, et c'est aussi le seul que j'illustrerai. Lazzaro Felice, d'Alice Rohrwacher. Sa troisième fiction, la plus fantasque et la plus drolatique. Sorte de parabole sur le monde, très schématisé, très binaire - les riches d'un côté, les pauvres de l'autre -, le récit se détraque à la moitié, décalant son principal héros, le délicat Adriano Tardiolo (à gauche sur la photo), un jeune paysan, après une chute mortelle, dans un futur à demi probable. Il y a quelque chose de la fable dans ce film singulier et par instants inquiétant qui renoue avec cet univers du conte si important dans la culture italienne. Jafar Panahi, lui, fait un cinéma qui correspond à ce qu'on en attend. Exemple avec 3 Faces, nouveau film de la clandestinité, traitant cette fois de la manipulation des images. Fiction imprévisible pour mise en scène égale à elle-même, mais qui cette fois me passe par-dessus la tête. (Enfin), j'ai gardé le moins bon pour la fin avec le sentencieux Les Filles du soleil d'Eva Husson, qui veut délivrer son message sur la guerre et les femmes. Golshifteh Farahani sur le catwalk de la fashion week au Kurdistan, écarquillant les yeux telle une icône de la mode transfugée sur sol guerrier et découvrant que c'est horrible (bientôt un contrat chez L'Oréal? l'a-t-elle déjà?). Emmanuelle Bercot, bandeau sur l'oeil comme John Ford (Raoul Walsh, peut-être), journaliste et photographe, grand reporter et baroudeuse, témoin des faits, découvrant que c'est atroce. Et toutes les autres, figurantes ou seconds rôles, dans une démonstration lyrique et appuyée, plongeant dans l'enfer du film à sujet (ce pour quoi le film concourt à Cannes), signé par une Madame Husson sans rosier qu'on préférait dirigeant le sulfureux Bang Gang, sorti en 2015, très éloigné de ce fatras bienpensant.

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12/05/2018

Cannes 2018, Godard et la finitude du monde et du verbe

imagegodard.jpgUne image qui résumerait toutes les autres. Une seule image parmi un nombre gigantesque (mais non infini) de pixels combinés entre eux, comme Le Livre de sable ou La Bibliothèque de Babel chez Borges. Finitude des images et du monde, du cinéma et du verbe. Le Livre d'image, du Godard dans le texte, dirait-on, somme et/ou juxtaposition de syntagmes, de fragments, de sèmes, de citations, d'auto-citations. Matière picturale, comme sortie des limbes, en fait du banc de montage, et cette réflexion sur le monde arabe, en marge et à la dérive du monde occidental, parce qu'il ne s'y est pas assez intéressé, ou pas comme il fallait, fournit à JLG une manière de prétexte. Tout aussi expérimental qu'Adieu au langage, certes sans ces digressions mathématiques dont je fus si friand (l'hypothèse de Riemann devenue pure poésie), Le Livre d'image m'a sans doute fasciné avec la même puissance. Parce qu'il ne raconte pas et ne se raconte pas. Et que le cinéma y est un geste ultime qui résumerait peut-être tous les autres.
eternels.jpgChez d'autres, les images se veulent détentrices de sens, comme ci-dessus. Ou gouvernent un récit. Ainsi chez Jia Zhang-ke, dans Les Eternels, titre français que je préfère à son "homologue" anglais, Ash is Purest White. Quinze ans de la vie d'une femme, Qiao, tombée amoureuse d'un caïd de la pègre locale, Bin (ci-dessus avec la cigarette), emprisonnée pour lui, puis partant à sa recherche à sa libération. Que dire sinon que l'affaire, avec ses clichés attendus sur les gangs, ne m'a guère emballé, et que le volonté de revisiter le film noir demeure à mon avis hors-champ. Une thèse des années 2030 s'intitulera peut-être "De la permanence de la musique des Village People dans l'oeuvre de Jia Zhang-ke" - YMCA ici, Go West dans le précédent Au-delà des montagnes, fascination pour l'heure inexplicable. Le titre le moins réussi de sa filmo, à mon sens.
cold.jpgPeut-on dire pareil pour Pavel Pawlikowski, qui n'a signé qu'une poignée de films, dont un Ida qui lui a ouvert les portes du grand cinéma d'auteur (en d'autres termes de Cannes)? Oui, en fait. Histoire d'amour et de renoncement entre un homme et une femme (qui devient chanteuse - je le précise pour justifier l'image que j'ai choisie ci-dessus) courant de la Pologne d'après-guerre au Paris des années 50, Cold War cultive le même sens du noir et blanc qu'Ida, mais l'esthétisme y est davantage gratuit. Chaque plan est composé à la règle et au compas, retenue et sobriété dictent leur loi dans un film où se lovent pourtant quelques éclats de sauvagerie. Mais Dieu que tout cela est corseté et bienséant!

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