Cinéma - Page 5

  • Bologne 2019, renaissance de Musidora

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    musidora.jpgElle s'appelait Jeanne Roques, ce qui est nettement moins poétique que Musidora. "Ridateci Musidora!" - "Rendez-nous Musidora", affirmait il y a quelques jours le festival de Bologne, qui rendait hommage à la dame. Et la replaçait au coeur du muet français, indispensable à la fois par son travail, sa création et son aura. Trop souvent réduite au rôle clé des Vampires de Feuillade, Irma Vep de légende puis Diana Monti et son double visage d'aventurière dans Judex - les deux serials se succèdent, l'un en 1916, le second en 1917 -, Musidora fut aussi réalisatrice, après Alice Guy-Blaché et à peu près en même temps que Germaine Dulac (restons en France), ces pionnières qui se mêlaient de mise en scène, féministes avant l'heure dans un monde où la gent féminine se plaçait le plus souvent devant l'objectif des caméras. Musidora voulut-elle tout contrôler, défier les cinéastes sur leur terrain ou au contraire juste s'amuser avec des jouets dont toutes les potentialités n'avaient pas encore été découvertes?

    Sans doute un peu de tout cela, sauf que dans son cas, le cinéma est aussi un acte d'amour. C'est pour suivre l'homme qu'elle aime, un rejoneador, qu'elle quitte la France pour l'Espagne et y signe quatre films. Mais avant, elle se fait la main en France, adapte Colette dans La Flamme cachée (1918), puis produit et réalise Vicenta (1919). En Espagne, elle laisse éclater sa passion. Citons ses trois films les plus connus, Pour Don Carlos, tiré de Pierre Benoît, en 1920, Sol y sombra en 1922 et La Tierra de los toros en 1924, dans lesquels elle occupe tous les postes et dépeint avec prestance un univers ensoleillé et rugueux, composant avec un certain dépouillement, comme s'il s'agissait de tourner le dos au foisonnement. Ces films seront des échecs. Le retour en France sera discret. Elle ne réalisera plus, jouera très peu. Adulée par les surréalistes, qui en firent sans doute un peu trop, jusqu'à occulter le reste d'une carrière à ne pas négliger, taxée de vamp, voire de première vamp de l'écran - titre qu'elle se dispute avec l'Américaine Theda Bara, via A Fool There Was, qui date de 1915, soit presque en même temps que Les Vampires - égérie de Breton ou Aragon qui lui dédièrent même une pièce, Musidora reste d'abord une actrice, qui débuta sur les planches, dans des revues, avant de sautiller dans des bobines de Feuillade heureusement loin d'être toutes perdues.

    Durant toute sa carrière d'actrice, elle ne quittera guère Feuillade, qui contribua à sa légende, voire à sa mythologie, sinon pour tourner avec Gaston Ravel, artisan de la Gaumont dont la plupart des films semblent perdus. Musidora tourna également avec André Hugon, dont on a pu voir à Bologne Chacals (1917), film en cours de restauration projeté sans intertitres. L'actrice, courtisée par plusieurs manants, y est rayonnante et inspirée. Le métrage n'est pas avare de plans extérieurs, Musidora y est constamment mise en valeur, et ne manquait que la compréhension des détails de l'intrigue pour en jouir entièrement. En 1927, elle abandonne le cinéma, n'y reviendra qu'en 1944, par la porte de la Cinémathèque française où Henri Langlois la fait travailler. Entre les deux, elle fait un peu de théâtre, écrit des romans, des chansons, des poésies. Musidora est décédée en 1957.

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  • Bologne 2019, le cinéma d'il y a cent ans

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    red3.jpgBologne a l'âge du Christ. Le festival "Il Cinema ritrovato", qui a eu lieu du 22 au 30 juin 2019, a fêté ses 33 ans. Ni plus ni moins pléthorique que d'habitude - l'euphémisme n'est jamais loin -, il continue à tirer sa force de sa densité, de la cohabitation anarchique de grands classiques restaurés avec les raretés les plus absolues, d'une prolifération de sections sans commune mesure, et d'invités souvent prestigieux - citons Francis Ford Coppola, Jane Campion, Nicolas Winding Refn -, venus présenter des films ou animer des master class sans qu'il soit besoin de sortir le tapis rouge. Parmi toutes ces entrées, la section "Cento anni fa" (littéralement "il y a cent ans"), dévolue cette année en toute logique à 1919, reste celle qui m'intéresse au premier chef. Sortie ébranlée du conflit mondial, la planète cinéma n'a pas attendu pour se reconstruire. Parti aux Etats-Unis, le génial Albert Capellani y dirige la grande Alla Nazimova, sans doute ingérable sur le tournage de The Red Lantern (photo 1). Elle est alors au sommet de sa gloire, et probablement influencée par quelques divas italiennes. Celles-ci sont pourtant déjà presque sur le déclin, même si Italia Almirante Manzini donne l'impression du contraire dans un Genina étourdissant de la même année, La Maschera e il volto.
    Côté divas, c'est un peu tout ce qu'on a pu se mettre sous la rétine cette année, avec néanmoins un fragment alléchant de My Little Baby de Giuseppe De Liguoro, drame conçu en 1916 pour Francesca Bertini - dans l'une de ses rares incursions comiques - dont on aurait aimé voir l'intégralité. Toujours en 1919, le cinéma allemand se teinte de gravité pour évoquer un sujet alors totalement tabou, l'homosexualité, dans Anders als die Andern de Richard Oswald (photo 2). La modernité du métrage, l'audace du sujet, la splendeur de la mise en scène: le film était assurément en avance sur son temps. La modernité n'est pas en reste non plus chez Mauritz Stiller, qui signe en 1919 deux quasi chefs d'oeuvre, Le Chant de la fleur écarlate et Le Trésor d'Arne. Nous sommes en Suède, le décor est celui du mythe, de la légende, mais le réel vient aussi se diffracter et se briser contre les lames du drame qui couve dès les premières bobines de ces films. Sur les trois-quarts de la planète, le muet monte alors en puissance. Même en Inde, où Kaliya Mardan, l'un des rares films ayant survécu, s'occupe de l'enfance de Krishna.

    anders.jpgMais Bologne 2019, ce fut aussi un bel hommage à Jean Gabin, la traditionnelle section "Retrouvés et restaurés", l'apparition de la couleur dans les films, une rétrospective Henry King, une autre dédiée à Felix E. Feist, petit maître du film noir dont on ne connaissait quasi rien, une autre encore consacrée à Eduardo De Filippo, un cycle Youssef Chahine, la suite de l'intégrale Buster Keaton, un panorama très complet de l'apport, devant et derrière caméra, de Musidora, des découvertes de la Fox, un focus sur l'année 1899, les documentaires de Georges Franju, un hommage au FESPACO (Festival du film de Ouagadougou), un cycle de longs-métrages inconnus d'Allemagne de l'Ouest, l'âge d'or du cinéma coréen (les années 60). Et c'est (presque) tout. Cela vaudra surtout un autre billet dans les jours à venir sur cette 33e édition de Bologne.

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  • Berlinale 2019: "Synonymes", de main de maître

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    synonymes2.jpgsynonymes3.jpgDe son passé, (presque) rien ne filtrera. Et son présent commence par une image de nudité. Le dénuement d'un grand appartement vide, possiblement haussmannien, que Yoav trouve inoccupé et dans lequel il s'endort puis se douche, excité, avant de s'apercevoir qu'on lui a tout volé. L'homme est nu, frigorifié, se congèle dans une baignoire avant de trouver refuge chez un étrange jeune couple à l'étage au-dessus. Cette séquence introductive, menée avec rigueur et en silence, annonce que dans Synonymes, rien ne se déroulera tout à fait comme dans ces récits classiques où tout devrait être expliqué, justifié, commenté, analysé, décortiqué. Histoire d'un déracinement, d'une quête identitaire, d'une recherche de mots et de corps, le film se déroule dans un Paris comme vidé de sa substance. Notre héros y déambule dans un manteau très large, presque trop carré, et, de boulot en mission, sème les graines d'une sorte de jeu de pistes où la politique n'est plus qu'un vaste souvenir et où les sentiments forment une manière de rêve éveillé et tronqué. Synonymes est un film fascinant. Par sa construction, son sens de l'épure, et j'en passe. On y sent quelques influences - conscientes ou non cela n'importe guère - de Bresson, Rivette, à la rigueur Rohmer. On y emprunte le pas d'un personnage qui ne lâche rien, sinon des mots et des expressions qu'il trouve dans un dictionnaire acheté chez Gibert. On y subit la pluie ou la peur, et on y parcourt Paris sans savoir où l'on est ni où l'on va. La magie du cinéma opère et Nadav Lapid orchestre tout cela de main de maître. Avec un Tom Mercier impérial.
    Un mot sur La Paranza dei bambini de Claudio Giovannesi, affrontement d'ados napolitains qui font leur apprentissage de caïds dans un film mouvementé et frénétique mais un peu trop passe-partout. Et une interrogation sur la présence en concours d'une pénible croûte, Ich war zuhause, aber..., signé Angela Schanelec, dont le programme m'apprend que l'un ou l'autre de ses précédents films avait été montré à Locarno, ce dont je n'ai aucun souvenir, ce qui me paraît logique au vu du dernier en date qui commence déjà à me sortir de la mémoire tant il ne vaut rien.

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