20/08/2015

Grâce à "Coup de chaud", la canicule n'est pas tout à fait finie

Coup-de-chaud.jpgIls sont cinq autour d'une table. En fait plus, certains acteurs demeurant ici hors-champ. Les visages serrés, durs, concernés, crispés pour certains. Le cadre rustique, naturaliste par le style, avec ces bouteilles d'eau en plastique, ces crayons disposés dans un verre, ce ventilateur au fond de la pièce, ce bureau en désordre juste à côté, autant d'éléments sans doute pieusement arrangés par l'accessoiriste du film. La réunion de tous ces personnages semble à la fois stricte et informelle. Il s'agit visiblement de statuer sur des problèmes immanents et courants dans un contexte paysan (du moins rural) qu'on devine dans ce plan de Coup de chaud de Raphaël Jacoulot, qui n'a pas été tourné cet été, malgré des apparences qui tendraient à valider cette hypothèse. Nous sommes ici dans un récit policier relativement classique, et dans une tradition du cinéma à la française dans lequel priment les gueules et les seconds rôles (comme chez Duvivier, Decoin, et autres "artisans" cinéastes trop souvent sous-estimés). Un crime a été commis et le film montre bien comment les soupçons se propagent et se réfractent au sein d'une communauté fonctionnant en autarcie et dans une relative autogestion. Cette circulation, alimentée par des compositions tenues et totalement crédibles, est tout à fait passionnante, du moins dans un premier degré de lecture que ce type de cinéma tend fréquemment à oublier. A découvrir.

Coup de chaud est actuellement à l'affiche en salles.

18:52 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

18/08/2015

Dans "Victoria", cette réalité anxiogène qui se fissure inexorablement

victoria.jpgPour décoder une image, il faut parfois lire, quitte à être subjectif, ce que disent les visages qui y apparaissent. Ici de la joie mêlée d'étonnement sur celui de la jeune fille à gauche. De l'amusement et une pointe d'hébétude sur celui du jeune homme au milieu. Et une forme de crispation bienveillante et inquiétante à la fois sur celui du jeune homme à droite. Ce dernier personnage est aussi celui qui semble retenir l'attention des deux autres et monopoliser la conversation. Nous sommes la nuit, dans un lieu indéterminé, mais probablement public au vu des éclairages qui entourent et baignent le trio. Mais en l'absence de tout autre indice, ce photogramme de Victoria, mis en scène par le comédien et réalisateur Sebastian Schipper, ne se laisse pas aisément décrypter. A l'image du film, ai-je envie d'ajouter. Tourné en une seule prise, donc constitué d'un plan-séquence unique - ce qui est une prouesse en soi, sachant que le film dure environ 135 minutes et qu'on y bouge et change très souvent de lieu -, Victoria reflète une réalité anxiogène sur laquelle nous n'avons pas prise.

Récit d'une errance nocturne qui ne présage rien de bon, dérive adolescente qui finit par basculer dans le fait-divers sanglant, film choral dont le centre est partout et nulle part, paradigme sociétal se refusant à tout jugement, histoire d'amour crépusculaire et implacable, Victoria tire sa force aussi bien de la grammaire de ses mouvements de caméra (on finit par oublier totalement celle-ci), que du travail de Schipper avec ses comédiens. L'osmose entre ceux qui jouent et celui qui les filme est palpable, le film capte leur énergie d'un seul tenant, sans tenter de la canaliser par montage interposé. Il n'y a pas davantage de fluidité ici, juste l'expression d'un flux constant et tendu qui renvoie au monde où nous vivons et à la surface des choses qui se fissurent inexorablement lorsqu'on les observe en face. En cela, Victoria dépasse sans esbroufe le stade de l'exercice de style auquel il pourrait se rattacher, voire se cantonner. C'est l'un des meilleurs films sortis cette année, mais dépêchez-vous d'aller le voir, car j'ai comme la sourde impression qu'il ne va pas traîner encore longtemps dans les salles.

Victoria est actuellement à l'affiche en salles.

22:07 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

17/08/2015

Locarno 2015: notes et impressions finales

piazza_grande.jpgDimanche minuit 13, en réalité dans la nuit de samedi à dimanche, sur la Piazza Grande, le déroulant du générique fin d'Heliopolis, le film de clôture, se termine. La Piazza se rallume devant quelques spectateurs qui applaudissent. La plupart des autres sont déjà partis, qui à la fête de clôture, qui vers d'autres occupations, le gros des professionnels ayant déjà plié bagage avant le week end. C'est à cette minute précise que l'édition 2015 du Festival de Locarno s'achève et que les premiers clichés d'une nostalgie souvent galvaudée peuvent s'installer. Sans parler de bilan - parfois inutiles, parfois essentiels, les bilans sont un truc de journalistes, dans le fond -, sans brandir les chiffres ni revenir sur la qualité des films, la justesse des palmarès, la cuisson des pizzas ou les caprices de la météo (les motifs de discussion, et pour certains de mécontentement, sont, non pas infinis, mais innombrables), on peut affirmer que cette édition fut sans doute plus compacte que d'autres, au sens géologique et non mathématique du terme. C'est-à-dire solide, d'une densité plus élevée que d'ordinaire. La compétition d'un bon niveau, supérieur à celui de précédentes années, avec plusieurs coups de coeur égrenés dans les différents billets de mon blog, de Tikkun à Te prometo anarquia, de Suite armoricaine à Ma dar behesht (de l'Iranien Sina Ataeian Dena, dont je n'ai pas eu le temps de parler, l'occasion se présentera bien), de Cosmos à Bella e perduta, de James White à Right now, Wrong then de Hong Sangsoo, Léopard d'or cette année (photo ci-dessous).

hong.JPGLa programmation de la Piazza plutôt réjouissante, même si personnellement j'en ai un peu marre de subir les pseudo-révélations de Sundance (je parle ici de l'horrible Me and Earl and the Dying Girl), festival qui semble désormais offrir le parfait exemple du marasme mollasson dans lequel sombre le cinéma indépendant américain depuis cinq ou six ans. Les rétrospectives et sections parallèles trop nombreuses pour être couvertes, mais je n'en ai entendu que de bons échos, à l'exception de cinéphiles déçus par Sam Peckinpah, jugé surfait (!) pour certains. La politique discrète (Dieu merci!) et les polémiques silencieuses (tant mieux!). Les prix comme toujours trop nombreux, mais je dois avouer que le Pardino d'oro obtenu par Samuel Grandchamp pour son remarquable court-métrage, Le Barrage (en section suisse des Léopards de demain), me galvanise d'autant plus que, ayant eu la chance de le visionner avant, j'ai pu constater qu'il sort très nettement du lot (et je pèse mes mots). Je terminerai donc par cette note d'avenir positive et par l'image d'un jeune cinéaste qu'on devrait revoir bientôt et suivre de loin en loin.

grandchamp.jpg

21:58 Publié dans Cinéma, Festival de Locarno 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |