09/12/2015

Dans "Messidor", la désillusion, la fuite et une certaine Suisse de 1978

messidor.jpgLes choses auront sans doute vieilli. Gestes et vêtements, décors et comportements. On ne se révolte pas aujourd’hui comme on le faisait dans les années 70, héritières de ces utopies nées à la tombée des années 60. On ne filme plus pareil non plus. Les deux adolescentes de Messidor, sans doute naïves et agaçantes par certains aspects, salvatrices par leur liberté éclatant à chaque plan, leur glissement progressif dans la délinquance, leur errance dans une Suisse moins primitive qu’on voulait nous le faire croire, la gesticulation de corps et de tentations (le viol, le jeu, le meurtre) au cœur d’une fiction respirant l’air pur et la montagne, les contrastes d’un monde pérenne au sein duquel la société ne bouge pas partout pareillement, les cris de joie à flanc de coteaux et les balades improvisées dans l’arrière-pays, tout ça, symbole d’un temps déjà loin, s’invite dans le film que met alors en scène Tanner. Plus âpre, plus noir, plus pessimiste encore que La Salamandre ou Charles mort ou vif, Messidor (réalisé en 1978, puis sorti en 1979, et même auréolé cette année-là d'un Ours d'or au Festival de Berlin), avec son titre renvoyant à un mois républicain, le dixième, celui des grandes récoltes (dans l’histoire, il s’agit en réalité du prénom que l’une des héroïnes se donne), suggère l’amertume et l’échec, la désillusion et la fuite. Ce que dit Tanner, c’est qu’il n’est plus possible de faire machine arrière et que l’horizon est barré, sans espoir. Le paradoxe, c’est que son film demeure solaire malgré tout, porteur d’une vivacité bondissante. Du moins dans mon souvenir. Revoir le film aujourd’hui change-t-il cette donne ? Rien ne l’exclut.

Messidor passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle "Alain Tanner - un cinéaste du lieu".

17:19 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 1979 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

08/12/2015

Dans "Les Cowboys", obstruction et décadrage

cowboys.jpgUn instant qui chavire, du flou dans la perspective. Cadrage peu usuel, maladresse assumée, esthétique à l’élégance discutable. Ce plan des Cowboys de Thomas Bidegain n’est pas d’une lecture aisée. Sa triple profondeur n’y est pas étrangère. Au centre de l’image, un couple qui danse. Veste en jeans et chapeau, ambiance country. Mais rien de très datable. Quand et où se trouve-t-on ? Le champ des possibles est large, imprécis. Au fond de l’image, l’orchestre joue. Chanteuse, guitariste, ambiance champêtre. Faute d’attention, notre regard s’égare d’un personnage à l’autre. Perception à son tour perturbée par une sorte de structure abstraite qui vient obstruer l’image, comme un cadre dans le cadre. Motif opaque, amorce indistincte pour un point de vue altéré et lointain qui suggère un observateur caché, le fantôme d’une présence qui fait obstacle au réel, même si celui-ci est filtré par le regard de la caméra. Il serait facile de voir dans cet emboîtement suggéré une métaphore de ce que dit le film – remake de La Prisonnière du désert de John Ford, Les Cowboys raconte l’histoire d’un homme recherchant sa fille partie dans un réseau salafiste. Trop facile. Mais l’esthétique ici à l’œuvre ne se prête guère à la relecture ou à l’interprétation. Elle répète juste que l’immanence, au cinéma, n’est au fond qu’affaire de mise en scène.

Les Cowboys est actuellement à l’affiche en salles.

18:43 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

11/11/2015

Tous Ecrans : Dans "Control", le style Corbijn, opacité et lumière

control-2.jpgLa grisaille est parfois esthétique. Je n'ai pas écrit esthétisante. Clope au bec, sac porté nonchalamment dans son dos, le personnage au centre de l'image nous dit sa tristesse, sa gravité, et peut-être sa solitude. Le paysage qui l'entoure, peu avenant, barre d'immeubles pauvres, apparemment vétustes, câbles électriques trouant un horizon plombé et sans soleil, pourrait l'écraser. Il n'en est rien. Il y a, malgré la présence d'éléments qui semblent nous affirmer le contraire, quelque chose de profondément lumineux ici. Une sorte d'élégance du désespoir qui est l'une des composantes de l'oeuvre d'Ian Curtis, chanteur du groupe Joy Division. Signé par Anton Corbijn, Control raconte sa vie fulgurante, son ascension et son suicide, à l'âge de 23 ans. Biopic musical, la scène punk mancunienne, l'émergence de la new wave, la dope et la défonce, quelques albums, une chanson culte, She's Lost Control, qui donne son titre au film, et ce noir et blanc immaculé qui rappelle que Corbijn fut et reste d'abord un grand photographe. Ian Curtis, comme James Dean dans Life, réalisé en 2014, ont en commun leur courte existence, un destin trop vite scellé, un sentiment d'inachèvement au bord des lèvres. Corbijn ne les traite pas en icônes, il délivre des instantanés, une vision parcellaire mais souvent juste des incandescences que ces deux artistes devaient avoir en commun. Premier long-métrage de Corbijn, Control était sorti en 2007 dans une confidentialité un rien scandaleuse. Sur son affiche anglaise (ci-dessous), on peut lire que The Guardian le considérait comme le meilleur film de l'année.

control_poster.jpgAnton Corbijn sera à l'honneur vendredi soir au Geneva International Film Festival Tous Ecrans. Control sera projeté dans l'après-midi, ainsi que plusieurs vidéoclips qu'il a réalisés.

23:01 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |