16/12/2015

Dans "Mia madre", la distribution des profondeurs de champ

Mia-madre.jpgPremier plan et profondeur de champ. Tournage en studio, artifices et vraisemblance. Savamment composé, ce plan de Mia madre de Nanni Moretti utilise habilement différentes valeurs focales. Au centre de l'image, deux des comédiens principaux, frère et soeur dans la fiction, joués par Moretti lui-même et Margherita Buy, presque face caméra, lui vaguement caché derrière elle, captent évidemment l'attention et le regard en premier. Ils observent quelque chose placé hors-champ et tournent le dos à la file de personnages, de figurants, qu'on aperçoit derrière eux. La profondeur du champ a d'ailleurs deux valeurs. La file d'attente sur la gauche, et une devanture éclairée sur la droite et au fond, double perspective que les deux personnages précités coupent du reste exactement, donnant l'impression que la file d'attente n'entretient pas forcément de rapport causal avec la devanture, même si on discerne encore deux silhouettes tout au fond devant la porte. Enfin, à droite de l'image, donc à la gauche des deux comédiens, on distingue en amorce l'épaule d'un homme qui regarde lui aussi vers le fond de l'image. Si notre regard se porte d'abord au centre, sur les deux personnages, il a ensuite tendance à errer partout dans le plan, comme on le ferait devant un tableau dont certains détails n'apparaissent pas immédiatement. Ce plan suffit à rappeler le principe - simple et maîtrisé - à l'oeuvre dans Mia madre, comme dans la plupart des films de Moretti, à savoir ce jeu sur les niveaux narratifs et cette aptitude à les mettre à plat, à les unifier par mise en scène interposée. C'est en cela que le cinéaste italien parvient à trouver la bonne distance pour aborder les thèmes de son film - le cinéma, le rapport à la mère, la maladie, pour faire simple - et les faire circuler dans un mouvement unique et fluide fixant à lui seul la dramaturgie de son récit. Remarquable.

Mia madre est actuellement à l'affiche en salles.

16:20 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

09/12/2015

Dans "Messidor", la désillusion, la fuite et une certaine Suisse de 1978

messidor.jpgLes choses auront sans doute vieilli. Gestes et vêtements, décors et comportements. On ne se révolte pas aujourd’hui comme on le faisait dans les années 70, héritières de ces utopies nées à la tombée des années 60. On ne filme plus pareil non plus. Les deux adolescentes de Messidor, sans doute naïves et agaçantes par certains aspects, salvatrices par leur liberté éclatant à chaque plan, leur glissement progressif dans la délinquance, leur errance dans une Suisse moins primitive qu’on voulait nous le faire croire, la gesticulation de corps et de tentations (le viol, le jeu, le meurtre) au cœur d’une fiction respirant l’air pur et la montagne, les contrastes d’un monde pérenne au sein duquel la société ne bouge pas partout pareillement, les cris de joie à flanc de coteaux et les balades improvisées dans l’arrière-pays, tout ça, symbole d’un temps déjà loin, s’invite dans le film que met alors en scène Tanner. Plus âpre, plus noir, plus pessimiste encore que La Salamandre ou Charles mort ou vif, Messidor (réalisé en 1978, puis sorti en 1979, et même auréolé cette année-là d'un Ours d'or au Festival de Berlin), avec son titre renvoyant à un mois républicain, le dixième, celui des grandes récoltes (dans l’histoire, il s’agit en réalité du prénom que l’une des héroïnes se donne), suggère l’amertume et l’échec, la désillusion et la fuite. Ce que dit Tanner, c’est qu’il n’est plus possible de faire machine arrière et que l’horizon est barré, sans espoir. Le paradoxe, c’est que son film demeure solaire malgré tout, porteur d’une vivacité bondissante. Du moins dans mon souvenir. Revoir le film aujourd’hui change-t-il cette donne ? Rien ne l’exclut.

Messidor passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle "Alain Tanner - un cinéaste du lieu".

17:19 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 1979 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

08/12/2015

Dans "Les Cowboys", obstruction et décadrage

cowboys.jpgUn instant qui chavire, du flou dans la perspective. Cadrage peu usuel, maladresse assumée, esthétique à l’élégance discutable. Ce plan des Cowboys de Thomas Bidegain n’est pas d’une lecture aisée. Sa triple profondeur n’y est pas étrangère. Au centre de l’image, un couple qui danse. Veste en jeans et chapeau, ambiance country. Mais rien de très datable. Quand et où se trouve-t-on ? Le champ des possibles est large, imprécis. Au fond de l’image, l’orchestre joue. Chanteuse, guitariste, ambiance champêtre. Faute d’attention, notre regard s’égare d’un personnage à l’autre. Perception à son tour perturbée par une sorte de structure abstraite qui vient obstruer l’image, comme un cadre dans le cadre. Motif opaque, amorce indistincte pour un point de vue altéré et lointain qui suggère un observateur caché, le fantôme d’une présence qui fait obstacle au réel, même si celui-ci est filtré par le regard de la caméra. Il serait facile de voir dans cet emboîtement suggéré une métaphore de ce que dit le film – remake de La Prisonnière du désert de John Ford, Les Cowboys raconte l’histoire d’un homme recherchant sa fille partie dans un réseau salafiste. Trop facile. Mais l’esthétique ici à l’œuvre ne se prête guère à la relecture ou à l’interprétation. Elle répète juste que l’immanence, au cinéma, n’est au fond qu’affaire de mise en scène.

Les Cowboys est actuellement à l’affiche en salles.

18:43 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |