11/11/2015

Tous Ecrans : Dans "Control", le style Corbijn, opacité et lumière

control-2.jpgLa grisaille est parfois esthétique. Je n'ai pas écrit esthétisante. Clope au bec, sac porté nonchalamment dans son dos, le personnage au centre de l'image nous dit sa tristesse, sa gravité, et peut-être sa solitude. Le paysage qui l'entoure, peu avenant, barre d'immeubles pauvres, apparemment vétustes, câbles électriques trouant un horizon plombé et sans soleil, pourrait l'écraser. Il n'en est rien. Il y a, malgré la présence d'éléments qui semblent nous affirmer le contraire, quelque chose de profondément lumineux ici. Une sorte d'élégance du désespoir qui est l'une des composantes de l'oeuvre d'Ian Curtis, chanteur du groupe Joy Division. Signé par Anton Corbijn, Control raconte sa vie fulgurante, son ascension et son suicide, à l'âge de 23 ans. Biopic musical, la scène punk mancunienne, l'émergence de la new wave, la dope et la défonce, quelques albums, une chanson culte, She's Lost Control, qui donne son titre au film, et ce noir et blanc immaculé qui rappelle que Corbijn fut et reste d'abord un grand photographe. Ian Curtis, comme James Dean dans Life, réalisé en 2014, ont en commun leur courte existence, un destin trop vite scellé, un sentiment d'inachèvement au bord des lèvres. Corbijn ne les traite pas en icônes, il délivre des instantanés, une vision parcellaire mais souvent juste des incandescences que ces deux artistes devaient avoir en commun. Premier long-métrage de Corbijn, Control était sorti en 2007 dans une confidentialité un rien scandaleuse. Sur son affiche anglaise (ci-dessous), on peut lire que The Guardian le considérait comme le meilleur film de l'année.

control_poster.jpgAnton Corbijn sera à l'honneur vendredi soir au Geneva International Film Festival Tous Ecrans. Control sera projeté dans l'après-midi, ainsi que plusieurs vidéoclips qu'il a réalisés.

23:01 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

10/11/2015

Tous Ecrans: Dans "La Peur", allons enfants sans patrie !

peur.jpgGros plan sur le comédien Nino Rocher. Le même torse nu, un peu plus bas. Visage juvénile que la guerre va broyer. Jeunes soldats partis trop tôt, enfants rattrapés par le destin d'un pays, d'un continent, d'une planète. 14-18, la Grande Guerre, comme on dit sans trop savoir d'où vient l'expression consacrée. Histoire de tranchées, de peur, de tripes et de sang, de plaies et d'abandon. Tiré des mémoires d'un poilu, Gabriel Chevallier, La Peur compose avec la matière et l'obscurité, conserve la rigueur du classicisme, évoque indirectement Jean Vigo ou Raymond Bernard, filme les corps dans leur chute, dans leur combat, s'attardant parfois sur les épidermes ou les regards. Damien Odoul est un cinéaste du corps et de la nature, pas un analyste de chambre. Son cinéma est tripal, fréquemment organique, pas nécessairement tourné vers l'intimisme. Pour filmer cette guerre que des centaines de cinéastes ont mis en images avant lui, il reste dans un territoire habilement circonscrit par cette élégance intime qu'il impose à sa caméra, ni trop près ni trop loin des personnages, à une distance imposée par cette narration en voix off qui ne nous quitte ici jamais. Voix envahissante, mais instance narrative qui fait sens dans la démarche du réalisateur, qui commente et adoucit littéralement l'action et l'horreur de ce qui est mis en scène, cette guerre trop vue et revue et d'où toute poésie est bannie, où toute nostalgie est interdite. Prix Jean Vigo 2015, La Peur n'est pas une énième oeuvre d'évocation. Elle parle de jeunesse et de folie, d'élans brisés et de mort. En son centre, ce jeune comédien que je citais au début, Nino Rocher, qui n'a presque rien fait d'autre. Révélation du film, mélange de force et d'innocence, charisme et candeur confondus. Un nom à suivre pour un film à ne pas rater. Sorti en France en août dans une relative indifférence, La Peur n'a pas été acquis, à ma connaissance, par un distributeur suisse.

La Peur est actuellement en compétition cinéma au Geneva International Film Festival Tous Ecrans.

peur2.jpg

00:45 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

08/11/2015

Tous Ecrans: "The Other Side", cette Amérique qui bascule en enfer

other-side2.jpgother-side.jpgImmersion dans une Amérique profonde inconnue. En Louisiane du Nord, où le taux de pauvreté est parmi les plus élevés du pays. De la drogue, du sexe, de la bière, de la haine. Une haine contre Obama, jugé comme seul responsable de toute cette misère. De la haine, mais pas de discours. Ni de dispositif particulier. Le cinéaste Roberto Minervini a procédé par immersion. Il a vécu avec Mark et Lisa (qu'on ne voit pas sur les trois images que j'ai choisies pour illustrer ce billet) et leur entourage, dans leur quartier de West Monroe. Observation, séquences arrachées au réel, sans misérabilisme. L'image est belle, cadrée, presque mise en scène. D'où le statut hybride de The Other Side. Ni documentaire ni fiction, mais un peu des deux, forcément. Témoin d'une réalité sordide et dérangeante (lors de sa présentation à Cannes cette année, plusieurs spectateurs avaient quitté la salle suite à une séquence de shoot d'une strip-teaseuse enceinte), Minervini ouvre la porte d'un monde gangrené et visiblement condamné. Le propre du cinéma est aussi de nous faire découvrir des univers non pas parallèles, mais contigus. Autre visage de l'Amérique - qu'on peut rapprocher du Gummo d'Harmony Korine, non par le thème mais par le genre -, baigné de séquences tour à tour tendres ou désespérantes (voire carrément glauques), The Other Side, après un peu plus d'une heure de film, bascule pourtant sans transition vers autre chose. Et s'immerge sans crier gare au sein de milices armées, celles-là même qui prédisent une révolution civile et seraient prêtes à en découdre. Entraînement militaire, exercices de tirs, imminence d'une apocalypse dont personne ne fait mystère. De la détresse au catastrophisme. De la misère noire à la violence la plus sanglante. Cette réalité-là est à portée de caméra et défie l'analyse. Dire qu'elle fait froid dans le dos relève de la tautologie. Un film implacable.

The Other Side est actuellement en compétition cinéma au Geneva International Film Festival Tous Ecrans.

otherside3.jpg

22:35 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |