08/10/2015

"Marguerite", la tragédie d'une femme ridicule

marguerite.jpgCocarde accrochée à une fourche, lunettes de course automobile juchées sur un vilain bonnet qui n'a rien de phrygien, portière d'un véhicule qui ressemble à une décapotable et pose outrée d'une Catherine Frot en train de chanter, sans respiration, quelque chant patriotique, ce qui est pure spéculation. Tout ici - costumes, accessoires, pose - est outrancier, ridicule et laid. Y compris l'arrière-plan, forêt défilant supposément derrière une automobile en mouvement. Pas évident de mettre en scène le ridicule, qui est en l'occurrence celui d'un personnage, Marguerite, qui donne son titre à ce film de Xavier Giannoli. L'histoire d'une chanteuse qui chante mal et faux et ne le sait pas. Mais qu'on adule parce qu'elle est riche, dans cette France des années 20 tout aussi superficielle que celle d'aujourd'hui. Du moins dans un certain monde. Giannoli observe cette société sans véritable cynisme, appuyant même sur la reconstitution, sans doute pour mieux montrer que les apparences ont grand peine à voler en éclats. Marguerite (Catherine Frot est formidable), voix de crécelle, inaudible et en autarcie dans ce qu'elle croit projeter, personnage au final peu attachant mais point détestable, cristallise le mal-être né de l'égotisme, cette vacuité sans âge qui touche n'importe qui un peu sûr de soi ou gâté par le destin. Coqs de salon, fils de gens célèbres, candidats de téléréalité, présentateurs télé ou traders affamés, les exemples se dessinent à l'infini. Ce que nous dit Marguerite (le film), c'est que nous ne sommes jamais tout à fait conscients de ce que nous sommes et surtout que nous en sommes prisonniers. Et de cette prison-là, on ne s'évade ni facilement ni impunément.

Marguerite est actuellement à l'affiche en salles.

22:04 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

06/10/2015

Adieu à Chantal Akerman...

akerman.jpgCette femme qui s'éloigne de nous, silhouette filmée de dos, longiligne, une veste brune sur les épaules. Cette femme qui semble marquer un temps d'arrêt entre plusieurs directions suggérées par le panneau indicateur qu'on voit au centre. Gauche ou droite, on ne sait trop, dans un instant, cette silhouette sera happée dans un hors-champ inaccessible et laissera notre regard errer sur ce quai de gare désert. L'arrivée d'un train à l'arrière-plan - et je ne sais pourquoi, cette locomotive me rappelle ce film des origines, L'Arrivée d'un train en gare de La Ciotat des frères Lumière, qui effraya tant les premiers spectateurs de l'histoire - signale pourtant une activité qui ne stoppe jamais. Un flux continu, un va-et-vient incessant symptomatique de tous ces lieux où les voyageurs circulent et se croisent sans jamais s'arrêter. Sauf que là, tout est vide. La symétrie parfaite de l'image appelle l'infini, dans un trompe l'oeil élégant et épuré que rien ne semble vouloir perturber. C'est à l'infini que les lignes parallèles - à l'instar de celles formées par des rails de train - sont censées se rejoindre, du moins dans la géométrie non euclidienne. Mais le cinéma n'en a cure, et ici, les parallèles s'incurvent avant de se dérober à la vue. Arrivées, départ, apparitions, disparitions, les gares restent ces lieux de tous les possibles, réservoirs fictionnels qui inspirèrent si souvent les cinéastes. Revoyons la séquence de fin cruelle et désenchantée d'Un revenant de Christian-Jaque, les rencontres fortuites scellant deux destins dans Brève rencontre de David Lean ou dans Before Sunrise de Richard Linklater, le point culminant et mélodramatique de Station terminus de Vittorio De Sica, et je n'irai pas plus loin. Il y a toujours, lorsqu'on imagine ou qu'on filme une séquence dans une gare, l'idée sous-jacente mais obsessionnelle de séparation, d'adieux plus ou moins définitifs. Ce plan n'y fait pas exception. En quittant le champ, Anna, car c'est le nom de son héroïne, jouée par Aurore Clément, nous dit en somme adieu.

Cette image est tirée des Rendez-vous d'Anna, de Chantal Akerman. Ce lundi 5 octobre, la cinéaste a décidé de quitter ce monde. Elle avait 65 ans.

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22:55 Publié dans Cinéma, Hommages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

03/10/2015

"Cul-de-sac", la philosophie du chaos

cul-de-sac.jpgDes vinyles, un tapis en fourrure synthétique - ils deviendront très à la mode dans les années 70 -, un tourne-disques et une enceinte, des murs crépis, quelques bibelots et des livres, et Françoise Dorléac au milieu, le regard perdu hors-champ, dans une attitude qui ne laisse place à aucune interprétation, tout au plus à une sorte d'indifférence. Châtelaine isolée dans une demeure en Irlande que les cycles de marée isolent périodiquement, elle fait couple ici avec un individu tout aussi étrange qu'elle, incarné par Donald Pleasence. Ces deux bourgeois isolés vont devoir faire face à des envahisseurs, deux criminels qui n'ont peur de rien et investissent un jour les lieux. Et ce qui paraît débuter comme une sorte de fantaisie noire vire rapidement au jeu de massacre. Il flotte dans Cul-de-sac, troisième long-métrage de Roman Polanski, un parfum d'anarchie et de liberté, une folie sans prise avec le réel, un chaos que la mise en scène tente d'organiser pendant que ses protagonistes lui échappent. Film hybride littéralement à cheval entre plusieurs genres, Cul-de-sac renvoie au théâtre expérimental (Ionesco, Beckett) et aux différentes nouvelles vagues européennes. Si le mouvement est en train de se chercher un second souffle en France - Godard est toujours là, Rivette ne va pas tarder à basculer dans L'Amour fou -, elles émergent dans d'autres pays. En Tchécoslovaquie, Milos Forman a fait sensation l'année précédente avec Les Amours d'une blonde, et Les Petites Marguerites de Vera Chytilova sortira la même année que Cul-de-sac. Quelque chose est en marche, et en 1966, Polanski l'a parfaitement compris.

Cul-de-sac sera projeté le lundi 5 octobre à 20 heures à l'auditorium Arditi dans le cadre du cycle "Antibourgeois" du Ciné-club universitaire.

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