14/06/2015

Dans "La Tête haute", cette solennité dans le regard de Catherine Deneuve

tete3.jpgSolennelle mais non point hiératique, Catherine Deneuve semble inquiète derrière ses dossiers s'entassant sur son bureau de juge pour mineurs. En face d'elle, le jeune homme qu'elle s'efforcera de sauver et de soutenir durant tout le film, malgré elle et parfois malgré lui. On ne le voit que de dos. Il s'appelle Rod Paradot et c'est son premier long-métrage. Deux personnes que rien ne rassemble sinon l'austérité banale d'un bureau. Un bureau dans lequel se déroulent la plupart des séquences de La Tête haute d'Emmanuelle Bercot, dont on parla beaucoup lors de sa présentation en ouverture du Festival de Cannes en mai, et dont on ne parle déjà plus aujourd'hui, au sein d'une actualité dévorée par les Jurassic World et autres San Andreas. Deneuve et Paradot face à face. A la fois rassemblés devant la caméra mais s'excluant par le cadre. Impossibilité de filmer deux personnages qui se font face ainsi, à moins de placer la caméra à gauche ou à droite du décor. Ainsi procédait Pialat pour ses interrogatoires dans Police.

Bercot, elle, serait plutôt de l'école du Depardon de 10e chambre, instants d'audience. Pas de dispositif, des champs contre champs somme toute basiques, l'autorité d'un côté, les citoyens de l'autre. Droit contre délinquance, justice contre liberté, ou ce qu'on voudra, le film ne jouant pas tellement sur les oppositions symboliques, se contentant plutôt de décrire un parcours de vie, un embryon de destin, au coeur d'un récit qui débute et se conclut précisément dans ce bureau. C'est le lieu où tout se joue, le siège d'un statisme que le film parvient pourtant à briser constamment par des coups d'accélérateur et grâce au mouvement constant d'une mise en scène qui colle en réalité à la peau de son jeune héros, sauvage et fougueux, qui ne marche jamais droit mais garde la tête haute, comme le précise le titre. Rod Paradot (photo ci-dessous) est le seul à regarder Deneuve droit dans les yeux, et cela même si le cadre ne permet que trop rarement de les découvrir côte à côte. L'un des grands films français de l'année, je le répète.

tetehaute2.jpgLa Tête haute est actuellement à l'affiche en salles.

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10/06/2015

"Trois souvenirs de ma jeunesse", traité d'insouciance

souvenirs.jpgIls ne savent pas encore ce que l'avenir leur réserve, ils regardent vers leur gauche (donc droite pour nous), vers un hors-champ qu'on suppose prometteur, ils sont jeunes, frais, plutôt beaux, préfèrent glander plutôt que se poser des questions d'adultes, ce qu'ils ne sont pas encore, ils sont vêtus sans harmonie mais à la cool, fument et rêvassent dans ce qui ressemble à un préau, sont assis à même le sol parce qu'il n'y a que comme ça que le réel peut se donner, sur fond de liberté, ils se lovent mais ne parlent pas forcément d'amour (et le verbe se lover n'est pas anglais), ils ont un vague sourire sur les lèvres (quoique pas elle), se rendent intéressants à philosopher sur Kant ou Althusser, forment une jeunesse d'une certaine France à une certaine époque, qui n'est pas la nôtre, même si quelques ressemblances peuvent émarger, ont l'humeur visiblement printanière, d'avant l'été (voyez cette écharpe écossaise vieille France), n'ont l'air ni pauvres ni riches, quoique plutôt de bonne famille, horrible expression brevetée par cette société française où les corsets n'ont jamais totalement disparu, ils sont en partie indifférents à ce qui les entoure, même si on devine des groupes similaires au leur en arrière-plan, ils sont trois, comme les souvenirs du titre du film dans lequel ils jouent, car ce sont aussi des comédiens, qui jouent à faire semblant, aimer ou mourir, nullement conscients que la pellicule (j'ai envie de dire pellicule, même si je sais qu'on dit DCP à l'ère numérique) les figera pour une éternité relative (j'écris relative, car il y a des stars des années dix dont on connaît aujourd'hui à peine le visage) et peu enviable, mais de cela ils n'ont cure, ou font tout comme, et ont finalement parfaitement raison.

Trois souvenirs de ma jeunesse d'Arnaud Desplechin est actuellement à l'affiche en salles.

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08/06/2015

"L'Ombre des femmes", le regard d'un cinéaste

ombre.jpgDeux femmes, un homme. Trois personnes l'une derrière l'autre. Trois regards qui ne se croisent pas. Trois expressions faciales qui ne se rejoignent pas. Ici de la joie, là de la mélancolie, ailleurs peut-être des regrets. Des sentiments qui se mêlent, se chevauchent, se contredisent. Le flux de la vie et des relations ordinaires entre hommes et femmes. Soit l'essence du cinéma de Philippe Garrel. Un cinéma au millimètre, une seule prise par plan, des comédiens qui répètent jusqu'à la perfection, et un noir et blanc que le grain de la pellicule (autre exigence du cinéaste) sublime par un savant dosage de contrastes entre ombres et lumières. Le grain n'est pourtant pas visible sur ce visuel travaillé qui sert d'illustration à l'affiche de L'Ombre des femmes. Mais il témoigne du dispositif, de cette méticulosité dans la mise en scène, qui sont aussi le propre du cinéma de Garrel.

L'Ombre des femmes est en ce moment à l'affiche aux Cinémas du Grutli

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