10/05/2018

Cannes 2018, le rock, l'amour, le cinéma

leto.jpgMonde absurde. Le superbe Leto fait le portrait de la scène rock soviétique des années 80, et par prétérition des scènes rock, new wave et punk de partout en ces temps-là, mais son auteur, ce Kirill Serebrennikov dont on connaît à peine les trois précédents films (sauf à voyager dans les festivals) n'a pu venir à Cannes, assigné à résidence pour une affaire de détournement présumé de fonds publics. Lettre à Poutine, pas de réaction. Présentation du film, ovation. L'enchanteur noir et blanc d'images recyclant une époque, recréant un univers plus mental que physique, ces pastiches qui n'en sont pas, incongruités clipesques de cover de Psycho Killer ou de The Passenger, l'ensemble brassé dans un mouvement continu, délire qui sait dépasser le clivage générationnel de genres musicaux, tout cela caractérise ce peu conventionnel portrait d'une rock star soviétique, ce Viktor Tsoï auquel le film rend hommage. Serebrennikov sait dépasser des carcans esthétiques, de la sublimation du noir et blanc, façon Jarmusch ou Corbijn (Control) auquel on pense heureusement très peu, à la prison routinière du film musical, dans laquelle il ne se laisse pas enfermer. Il dispense énergie et inventivité, brut de décoffrage dans la composition de ses plans, mais paradoxalement très fellinien dans son attention au détail (la scène de la plage, au fond très Dolce vita). Roboratif et intelligent. Mais il ne fut pas le seul.
plaire.jpgEn effet, à l'instar de confrères parisiens, je ne suis pas loin de penser que le dernier film de Christophe Honoré, Plaire, aimer et courir vite, est son meilleur. Parce que la grâce simple, élémentaire et aérienne qui se dégage de cette histoire d'amour entre deux hommes dans la France des années 90 possède à la fois les ressorts de la tragédie grecque tout en renouant avec une forme de dramaturgie de l'immédiateté souvent saisissante. Parce que Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps y sont formidables, ce qui est au passage peu surprenant au su de leurs cursus. Parce que le film évite miraculeusement tous les thèmes qu'on craignait d'y trouver et qu'il ne cherche jamais à dévier vers le sociétal plombé. Parce qu'il est drôle, léger et irrévérencieux juste ce qu'il faut. Et enfin parce qu'il assume sa liberté et affiche sa modernité comme peu de films français parviennent à le faire.

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09/05/2018

Cannes 2018, peintures de la misère

yomedine2.jpegOn ne peut pas être partout. Pendant que Scorsese reçoit le Carrosse d'or à la Quinzaine des réalisateurs, on découvre le film le plus intrigant du concours, ce Yomeddine bouleversant aux allures de road movie conduisant un lépreux et un petit garçon à la recherche de leurs origines. D'un monceau de détritus, décor de la première séquence, à un train qui passe sans s'arrêter, le récit est conduit sans détours inutiles par le cinéaste égyptien Abu Bakr Shawky vers une conclusion aussi généreuse que logique, non sans dévier un peu avant vers une peinture de la misère humaine faisant penser à Los Olvidados de Buñuel. Peu de films cèlent ainsi une émotion à l'état brut. Peu prédisposé à une soirée de gala, ce film âpre, naturaliste et cruel ne détonne pourtant nullement à Cannes.


donbass.jpgDu côté d'"Un certain regard", section parallèle officielle et non compétitive (du moins pour le Palmarès... officiel), c'est le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa qui a fait l'ouverture avec Donbass, long-métrage où s'accumulent les métaphores sur la guerre et le système politique ukrainien. Après Une femme douce, en compétition l'an passé, Donbass redit ses capacités à mettre le monde et ce que son cerveau en fait en images. Par instants saisissant - ces plans sous-terrain sur des familles prostrées sous terre sans chauffage ni eau ni lumière - à d'autres plus ennuyeux.

 

rafiki.jpgQuant à Rafiki, de Wanuri Kahiu, il ne doit sa présence à "Un certain regard" que grâce à son statut. Film lesbien et kenyan, interdit dans son pays, narrant l'impossible histoire d'amour de deux filles dont les pères sont en plus des concurrents politiques. C'est fortement coloré mais fort platement mis en scène, guère mieux en tout cas qu'un drame stéréotypé des années 70, et ce fut fort applaudi, sans que tout cela ne me surprenne trois secondes. Mais après plus de trente festivals de Cannes, il m'en faut pas mal pour me surprendre.

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Cannes 2018, Farhadi en bon élève appliqué

faradi.jpgL'abolition du décalage entre la première présentation officielle d'un film et sa projection de presse, s'il risque d'être vite absorbé voire oublié au fil des prochains jours, a tout de même eu son importance et ses conséquences pour ce qui est de la soirée, et donc du film, d'ouverture. Avant de découvrir, en même temps que les autres, stars ou officiels, Todos lo saben d'Asghar Farhadi, il a fallu regarder, sur le grand écran de la salle Debussy, la première montée des marches de la quinzaine et surtout la cérémonie d'ouverture du 71e festival retransmise en direct sur Canal+. Passe encore pour la première, qui permet de constater l'inadéquation esthétique entre certains stylistes et les critères de l'élégance tels qu'on est en droit de les considérer - celui qui avait dessiné l'horrible robe à épaulettes portée par Chiara Mastroianni mérite le bannissement du festival, et je ne suis pas loin de penser pareil pour le déshabillé blanc transparent qui boudinait Léa Seydoux à merveille -, mais la seconde était impensable en l'état. Certes, Edouard Baer fit des efforts pour son discours, plutôt spirituel, mais la énième présentation d'un jury sur lequel on savait déjà tout depuis l'après-midi, c'était vraiment too much.
Une heure après l'horaire annoncé, Todos lo saben démarrait enfin, et on peut largement supposer que le public lui réserva un tonnerre d'applaudissements dans le Grand Théâtre Lumière. D'ailleurs, tout y est applaudi, c'est bien connu. Farhadi, pour sa première production "todo" en espagnol, dirigeant le couple star Penélope Cruz/Javier Bardem, ressort malheureusement sa panoplie de bon élève cinéaste, nous servant un drame exemplaire mais terriblement convenu. A partir du kidnapping d'une adolescente lors d'un mariage, il thématise à l'envi sur les incohérences conjugales, restant d'une sagesse presque indécente dans sa mise en scène. La grammaire de ses plans - majoritairement des champ contre champ ne faisant pas mystère de la moindre réaction -, cette manière de disposer tous les personnages afin que le spectateur puisse voir tout le monde, augure stylistiquement d'une écriture stéréotypée, entre le classicisme hollywoodien auquel le cinéaste iranien le moins dérangeant de son pays voudrait se référer (Brooks, Mankiewicz, pour citer haut de gamme) et la dramatique de luxe telle que la télévision n'ose même plus en produire. Scénaristiquement entre Entre le ciel et l'enfer de Kurosawa et A chacun son enfer de Cayatte (totalement invisible pour des raisons que je n'ai jamais comprises), Everybody Knows - Todos lo saben est bien dans la lignée du cinéma de Farhadi, huilé mais sans surprises, abouti mais sans supplément d'âme, soit un cinéma d'auteur conforme à l'idée qu'un certain public peut se faire. En 2011, cela avait payé à Berlin: Ours d'or pour Une séparation. Cela va être plus difficile cette année à Cannes.

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