08/06/2015

"L'Ombre des femmes", le regard d'un cinéaste

ombre.jpgDeux femmes, un homme. Trois personnes l'une derrière l'autre. Trois regards qui ne se croisent pas. Trois expressions faciales qui ne se rejoignent pas. Ici de la joie, là de la mélancolie, ailleurs peut-être des regrets. Des sentiments qui se mêlent, se chevauchent, se contredisent. Le flux de la vie et des relations ordinaires entre hommes et femmes. Soit l'essence du cinéma de Philippe Garrel. Un cinéma au millimètre, une seule prise par plan, des comédiens qui répètent jusqu'à la perfection, et un noir et blanc que le grain de la pellicule (autre exigence du cinéaste) sublime par un savant dosage de contrastes entre ombres et lumières. Le grain n'est pourtant pas visible sur ce visuel travaillé qui sert d'illustration à l'affiche de L'Ombre des femmes. Mais il témoigne du dispositif, de cette méticulosité dans la mise en scène, qui sont aussi le propre du cinéma de Garrel.

L'Ombre des femmes est en ce moment à l'affiche aux Cinémas du Grutli

17:36 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

31/05/2015

"Pasolini" : un meurtre, des mystères et un film

pasolini.jpgUne silhouette hiératique dans un décor de café aux lignes droites et sèches. Attablé avec un jeune homme, Willem Dafoe a l'air grave, sévère, fermé. Comme s'il savait déjà que son destin est tracé, figé dans cette nuit noire de novembre 1975 et qu'il ne reverra plus le jour, pas plus qu'il ne saura le destin attendant son ultime film, qui ne sortira que post mortem.

pasolini2.jpgMême impression devant cette console de mixage vintage dont les boutons forment des lignes suggérant une manière de contradiction avec le caractère créatif du cinéma. Sur l'écran de la moviola, on reconnaît un plan flou (car le point n'est pas fait sur lui) du Salò ou les 120 journées de Sodome, l'oeuvre du scandale, le film le plus subversif de toute l'histoire du cinéma, l'un des plus choquants aussi. Dafoe, plongé dans ses pensées, ne semble pas regarder le cadre. Là aussi, il est déjà ailleurs, peut-être hors du temps et de l'espace.

Est-ce bien là ce que voulait nous suggérer, voire nous signifier, Abel Ferrara en réalisant ce Pasolini? Le film n'est ni un biopic ni une réflexion sur la personnalité ou l'oeuvre du cinéaste. Il se déroule durant les dernières heures précédant la mort de Pasolini, survenue dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d'Ostie à Rome. Assassiné par un prostitué (selon l'une des thèses officielles) ou mis à mort par trois hommes qui l'auraient exécuté (une thèse que j'exposerai dans un prochain billet), le réalisateur était alors en train d'achever son Salò. Ferrara hésite entre le portrait intime du cinéaste et une sorte d'enquête sous-jacente censée amener de nouveaux éléments pour expliquer le mystère de la mort de Pasolini.

Le film est à la fois très tenu et mis en scène avec une sorte d'immédiateté chronologique (aucune de ces perturbations narratives qui venaient par exemple freiner son 4:44 - Last Day on Earth en 2011) ayant presque valeur de classicisme. Ferrara se place ainsi en retrait par rapport au personnage qu'il décrit, interprété par un Dafoe d'une justesse assez incroyable, comme s'il était conscient que le sujet, pour une fois, le dépassait. Et s'il y suggère quelques pistes inédites, il reste malgré tout d'une grande prudence. Du fait de la sortie en VOD quelques mois avant de Welcome to New York, prétendue fiction sur l'affaire DSK, Pasolini a quelque peu perdu de sa crédibilité artistique et est finalement sorti dans une sorte d'indifférence généralisée. Il vaut pourtant beaucoup mieux que ce dédain silencieux dans lequel la critique l'a tenu. Il ne vous reste plus beaucoup de jours pour le découvrir à Genève.

Pasolini d'Abel Ferrara est actuellement à l'affiche au Cinéma Spoutnik.

01:08 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

27/05/2015

L'étrange destin de Renée Falconetti

darc.jpgCe visage gravé sur pellicule pour l'éternité. Incarnation d'une Jeanne d'Arc si souvent représentée au cinéma, mais rarement comme Dreyer en 1928. Le film s'appelle La Passion de Jeanne d'Arc et date de la fin du muet. Période où le genre se trouve en état de grâce dans le monde entier. Un métrage unique et incomparable, succession de gros plans et récit d'une passion vécue comme celle du Christ par son interprète. Renée Falconetti, justement. L'actrice d'un seul film. Après Dreyer, elle ne tournera plus. Pire, elle disparaîtra quasiment de la circulation. Un peu de théâtre - elle fut pensionnaire à la Comédie française - puis un départ pour l'Argentine au début de la Seconde guerre mondiale, en 1943. Pourquoi est-elle allée se perdre là-bas, s'interrogeait en 1992 le cinéaste Edgardo Cozarinsky dans un passionnant documentaire, Boulevards du crépuscule, où il partait sur les traces de l'actrice (ainsi que sur celles de Robert Le Vigan, autre grand exilé) dans une Buenos Aires où, on s'en doute, les archives la concernant ne sont pas légion? Je n'ai pas revu Boulevards du crépuscule, j'ignore même s'il existe en DVD ou sur le net, et ces imbéciles de moteurs de recherche, lorsque je tape son titre, m'orientent sans grande surprise vers Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (Sunset Boulevard).

De Renée Jeanne Falconetti, née le 21 juillet 1892 à Pantin, et non à Sermano en Corse d'où sa famille était originaire, nous ne savons donc pas grand-chose. Selon wikipedia, elle se serait donnée la mort le 12 décembre 1946 au Brésil. Ses restes reposent dans un caveau familial, au cimetière Montmartre à Paris. Sa fille Hélène lui survécut et écrivit plus tard, en 1987, un livre sur sa mère, entremêlant son destin à celui de son propre fils, le comédien Gérard Falconetti (1949 - 1984), vu notamment chez Eric Rohmer et prématurément décédé à l'âge de 35 ans. Le livre est épuisé et je ne l'ai pas lu. Renée Falconetti, après son triomphe dans La Passion de Jeanne d'Arc, a-t-elle fait exprès de s'évanouir, de disparaître, de retourner à une sorte d'anonymat troublant qui la regarde elle seule? A-t-elle fui quelque douloureux secret, a-t-elle refusé les propositions d'un univers qui ne lui correspondait pas? Ces hypothèses sont gratuites et irréductibles. D'elle, il ne reste qu'un film, un chef d'oeuvre de 1928. Rien de plus, rien de moins.

La Passion de Jeanne d'Arc passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre de la manifestation "Il est une foi", événement organisé en collaboration avec l'église catholique romaine.

19:48 Publié dans Cinéma, Cinéma muet | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |