25/09/2015

"Dior et moi", démythification de la haute couture

dior-et-moi.jpgL'angoisse du créateur de haute couture au moment des collections. C'est-à-dire quelques semaines avant. La robe au centre de l'image, femme tronc dont le visage demeure hors-champ, face à la perplexité de celui qui l'a conçue, ici Raf Simons, styliste belge nommé directeur artistique de la maison Dior en avril 2012 suite au départ de John Galliano. Il n'a que huit semaines pour lancer sa première collection haute couture et c'est peu. Dior et moi, documentaire de Frédéric Tcheng, filme cette préparation en forme de course contre la montre. Le film est un portrait de l'intérieur de la prestigieuse maison, mais il ne s'inscrit pas dans une perspective historique. Presque aucun document d'archives (et parfois on le regrette), peu d'éléments sur Christian Dior, sa vie, son oeuvre, pas davantage de témoignages extérieurs. Mais juste le travail des ateliers, des premières qui y travaillent, petites mains mais jalons essentiels qui sont les véritables vedettes d'un film qui se vante d'avoir Marion Cotillard à son générique. Sourire forcé et commercial, la comédienne, en représentation durant un défilé - non loin d'elle, Charlotte Rampling et Isabelle Huppert tirent la tronche -, ne va pas redorer son image à travers cette apparition. Le film ne repose pas sur cette séquence de clôture, apogée du travail de toutes ces personnes qui ont oeuvré aux collections, mais bien plutôt sur toutes celles qui la précèdent. Focus sur un microcosme moins codifié qu'il n'y paraît, Dior et moi démythifie un monde qui jusque là, pouvait passer pour inaccessible. C'est fort passionnant.

Dior et moi est actuellement à l'affiche en salles.

 

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21/09/2015

"Les Mille et une nuits", ce cinéma qui ne ressemble à rien

mille.jpgCertains films se définissent aussi par ce qu'ils ne sont pas. Ou par l'opposé de ce qu'ils prétendent être. Il y en a ainsi qui sont totalement indéfinissables, voire inclassables. Les Mille et une nuits est clairement de ceux-là. Tout comme l'était, dans un registre qui n'a strictement rien à voir, le précédent film de Miguel Gomes, Tabou. Des Mille et une nuits traduites par Galland ou quelques autres, il ne reste stricto sensu rien. Rien sinon le titre, et quelque part la structure, comme l'annonce ce carton, qu'on peut d'ailleurs voir tel quel au début du premier volume de ce triptyque, L'Inquiet. Narratrice et conductrice, Shéhérazade devient un simple fil rouge, un leitmotiv, un prétexte, une fleur douée de parole, en somme. Dans le recueil de contes anonymes, elle raconte des histoires pour échapper à la mort. Dans le film de Gomes, chaque histoire nous confronte à la mort. Le surréalisme côtoie le naturalisme, le merveilleux alterne avec le constat politique. C'est tour à tour jouissif ou lourd, c'est selon. Prétentieux ou léger, peut-être. Mais jamais attendu. Jamais formaté, prévisible, gentillet ou donneur de leçons. Du cinéma libre, sans contraintes, sans diktats ni volontés de remplir des cases. Comme un retour à ce souffle généreux que les subversives années 70 ont emporté avec elles. Comme un pied de nez à cette modernité coincée des années 2010-2015, réacs et chiantes, au fond. Il n'y a pas de quoi délirer en découvrant ces Mille et une nuits - on délire rarement au cinéma, si, peut-être deux ou trois fois dans une vie -, mais assurément de quoi saliver en admirant ce fatal désordre qui subsiste dans toute création, et qui est le reflet de celui qui la met en scène. Esprit tordu, lucide, drolatique, partiellement insaisissable, tel est ce cinéaste portugais qui est apparu dans notre paysage il y a quelques années. Ses films sont les miroirs de son âme.

Les Mille et une nuits - Volume 1 - L'inquiet passe en ce moment aux Cinémas du Grütli. Les deux autres volets suivront dans la foulée.

15:36 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

12/09/2015

Mostra de Venise 2015: Lion d'or au remarquable et dérangeant "Desde allá"

desde.jpgAffiche inquiétante pour un film qui ne l’est pas moins. Soit la relation étrange et inédite entre un cinquantenaire, Armando, responsable d’un laboratoire de prothèses dentaires, et un jeune voyou de 18 ans, Elder. Le premier aborde de jeunes garçons et leur propose de l’argent en leur demandant de se déshabiller pendant qu’il se masturbe. Rien d’autre. Mais avec Elder, les choses tournent mal. Le jeune homme casse la gueule d’Armando puis le vole. Sauf que ce dernier retourne pourtant le voir et insiste. Et ce qu’il a derrière la tête est pire que tout ce que vous pouvez imaginer. Amoral, par instants dérangeant, complexe et remarquablement tenu, Desde allá permet ainsi au cinéaste vénézuelien Lorenzo Vigas de remporter le Lion d’or de la 72e Mostra de Venise. D’une relative radicalité, le film reste l’un des plus remarqués cette année au Lido. Il procède d’une froideur méticuleuse tout en manipulant des sentiments ambigus et contrastés. L’ultime plan du métrage tombe ainsi comme un couperet, scellant un destin dont l’issue cruelle ne laisse plus place au doute. Desde allá était aussi l’un des rares films de la sélection vénitienne à ne pas se baser sur des faits réels, tendance lourde (trop lourde) de la Mostra 2015, je l’ai déjà dit dans ce blog.

Le Lion d’argent est lui aussi sud-américain, puisqu’il récompense l’Argentin Pablo Trapero pour le formidable El Clan, affaire de kidnappings organisés qui ébranlèrent le pays dans les années 80. Là aussi, on a affaire à un exercice de cruauté et de manipulation conférant un tour malsain à un vaste fait-divers remarquablement rythmé et mis en scène. Le Grand prix du jury récompense le surprenant Anomalisa de Charlie Kaufman et Duke Johnson, histoire d’amour curieuse en animation stop motion, et réflexion lucide sur l’incommunicabilité dans le monde que nous sommes en train de forger. Je me répète, mais là encore, c’est amplement mérité, augurant d’un palmarès parfait, et c’est rarissime dans un festival.

Les prix d’interprétation ne vont pas davantage me contredire, puisque Fabrice Luchini mérite à 1000% sa coupe Volpi de meilleure interprétation masculine pour sa prestation royale en président de cours d’assises dans L’Hermine de Christian Vincent. Qui d’autre que lui aurait pu dérober ce prix ? Franchement, je ne vois pas trop. Valeria Golino décroche l’équivalent du côté des interprètes féminines pour Per amor vostro de Giuseppe M. Gaudino, le seul film du concours que je n’ai pas pu voir cette année. Notons encore que L’Hermine a aussi reçu le prix du meilleur scénario, et c’est d’une justice imparable, tant le film nous scotche à notre fauteuil par la rigueur de son écriture et la qualité de ses dialogues. Enfin, l’excellent jeune comédien Abraham Attah est lui aussi reparti avec le prix Marcello Mastroianni du meilleur espoir pour le sanglant Beasts of no Nation de Cary Fukunaga. Quant au long-métrage turc d’Emin Alper, Abluka, il a décroché le Prix spécial du Jury. Ce qui clôt une liste pour une fois tout à fait homogène. Le palmarès de la Mostra 2015 ne permet pas de s’énerver ne serait-ce qu’un quart de seconde. Et je m’en réjouis.

Les critiques de tous les films en compétition de la Mostra 2015 sont encore consultables dans les précédents billets de mon blog.

23:04 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |