17/06/2015

"Tu viens me chercher dans cette caisse pourrie?"

taci.jpgA l'exception des productions américaines, la plupart des films étrangers sortent en version originale sous-titrée. Allemand et français pour la Suisse (pour des questions de rentabilité), français uniquement pour l'Hexagone, copies qui cependant sont parfois importées directement chez nous. Ce plan de Taxi Téhéran de Jafar Panahi, film dont j'ai déjà abondamment parlé lors de sa présentation à la Berlinale puis à nouveau à l'occasion de son sacre - il y a reçu l'Ours d'or -, se situe vers les trois quarts du métrage. Le cinéaste, qui sillonne Téhéran au volant de son taxi avec différents passagers, y prend en charge sa propre nièce. Mais celle-ci n'est pas contente. Et le lui fait savoir. Le sous-titre traduit son mécontentement: "Tu viens me chercher dans cette caisse pourrie?" La violence (relative) des mots peut surprendre. On ne s'attend pas forcément à ces termes dans un film d'auteur iranien. Préjugés, bien sûr. Pourquoi le cinéma d'auteur parlé en persan devrait-il obligatoirement, voire indirectement, présenter un langage châtié? Faux problème. En revanche, la verdeur du sous-titre (fidèle ou pas? je l'ignore et peu importe, au fond) donne un indice sur la liberté de ton dont use Panahi, qui est pourtant l'un des cinéastes les moins libres du monde, vu sa condamnation, son assignation à résidence et son interdiction de tourner. Dans Taxi Téhéran, il assume pleinement, totalement, sa liberté artistique. Et c'est une bonne nouvelle. Non?

Taxi Téhéran est actuellement à l'affiche en salles.

17:26 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

Dans "La Loi du marché", cette image sans visages

loi.jpgDe La Loi du marché de Stéphane Brizé, on voit souvent le même plan, cadrage serré sur Vincent Lindon dans sa fonction de vigile d'hypermarché, badge bien en vue sur son costume. Voici une autre image du film. Elle se situe vers le début et aucun personnage n'y est identifiable. La rigueur presque ascétique de cette composition tranche avec son contenu. Un homme, une femme et leur fils (déduction faite sans preuves) mangent autour d'une table. Leur milieu est visiblement prolétaire, voire pauvre, comme l'indiquent tous les accessoires apparaissant à l'image, de la nappe carrelée aux verres de vin rouge, de la taille des plats à la laideur crème de murs indistincts, de l'habillement fruste et sommaire des participants au caractère hétéroclite des objets sur la table, Sopalin, salière ou pot de moutarde. L'ensemble pourrait avoir l'air quelconque, au-delà de l'appartenance sociale misérabiliste à laquelle il renvoie et qui est bien sûr au centre du film, mais attardons-nous un instant sur la position des trois personnages, qui soit nous tournent le dos, soit sont coupés à hauteur du cou. Elle est à première vue rigoureusement identique. Ils mangent, sont penchés vers ou sur leur assiette, et surtout, ne se regardent pas.

Une sorte d'indifférence consentie règne ainsi sur ce repas frugal et probablement silencieux, l'absence de regard ne signifiant pas l'absence de parole, bien au contraire. Mais pour peu qu'on ait vu la totalité de La Loi du marché, on se souvient que, dans la seconde partie du film, des images de vidéosurveillance y jouent un rôle clé. Silencieuses, laides, floues, envahissantes, intrusives. Impossible dès lors de ne pas déceler une manière de rime dans cette image de repas où le spectateur se sent de trop mais à travers lequel il peut, en revanche, apprécier des qualités plastiques (cadrage, sens de la composition, du placement des objets) révélatrices d'une esthétique de l'ordre social régnant dans ce type de films français. Esthétique que la suite du métrage viendra bouleverser sans crier gare, reflétant en cela ce qui se déroule à l'intérieur de la tête de son héros, magistralement campé par un Lindon dans l'un de ses meilleurs rôles.

La Loi du marché est actuellement à l'affiche en salles.

01:09 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

15/06/2015

"Blue Ruin", concentré de vengeance hirsute et sanglante

blue_ruin2.jpgCe sang n'est pas celui d'un poète. Mais celui de la vengeance, plat qui comme on le sait se consomme glacé. Face caméra, hirsute et hébété, sale et négligé, devant sa (?) voiture, tee-shirt et pantalon maculés de sang, le comédien Macon Blair semble entre expectative et hésitation. Il n'y a en tout cas aucune action décelable dans cette image, contrairement à ce que peuvent signifier tous les éléments qui la composent. Dans cette logique, Blue Ruin de Jeremy Saulnier est effectivement un film qui déjoue les a priori et les codes usuels de la représentation. Sous les apparences du film de genre (polar ou horreur), cette production est d'abord un film dramatique, qui brode sur le motif de la vengeance pour mieux en désamorcer les ressorts. Il contient même une forme d'humour très froide et distancée qui se niche au sein de séquences plus dures mais à la violence plus contenue que ce que ce plan laisse sous-entendre. En 2013, on découvrait Jeremy Saulnier à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes avec ce Blue Ruin inclassable à plus d'un titre. Cette année, ce réalisateur américain indépendant y a présenté son nouvel opus, Green Room.

Blue Ruin passe actuellement aux Cinémas du Grütli.

23:17 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2013 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |