31/05/2015

"Pasolini" : un meurtre, des mystères et un film

pasolini.jpgUne silhouette hiératique dans un décor de café aux lignes droites et sèches. Attablé avec un jeune homme, Willem Dafoe a l'air grave, sévère, fermé. Comme s'il savait déjà que son destin est tracé, figé dans cette nuit noire de novembre 1975 et qu'il ne reverra plus le jour, pas plus qu'il ne saura le destin attendant son ultime film, qui ne sortira que post mortem.

pasolini2.jpgMême impression devant cette console de mixage vintage dont les boutons forment des lignes suggérant une manière de contradiction avec le caractère créatif du cinéma. Sur l'écran de la moviola, on reconnaît un plan flou (car le point n'est pas fait sur lui) du Salò ou les 120 journées de Sodome, l'oeuvre du scandale, le film le plus subversif de toute l'histoire du cinéma, l'un des plus choquants aussi. Dafoe, plongé dans ses pensées, ne semble pas regarder le cadre. Là aussi, il est déjà ailleurs, peut-être hors du temps et de l'espace.

Est-ce bien là ce que voulait nous suggérer, voire nous signifier, Abel Ferrara en réalisant ce Pasolini? Le film n'est ni un biopic ni une réflexion sur la personnalité ou l'oeuvre du cinéaste. Il se déroule durant les dernières heures précédant la mort de Pasolini, survenue dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 sur la plage d'Ostie à Rome. Assassiné par un prostitué (selon l'une des thèses officielles) ou mis à mort par trois hommes qui l'auraient exécuté (une thèse que j'exposerai dans un prochain billet), le réalisateur était alors en train d'achever son Salò. Ferrara hésite entre le portrait intime du cinéaste et une sorte d'enquête sous-jacente censée amener de nouveaux éléments pour expliquer le mystère de la mort de Pasolini.

Le film est à la fois très tenu et mis en scène avec une sorte d'immédiateté chronologique (aucune de ces perturbations narratives qui venaient par exemple freiner son 4:44 - Last Day on Earth en 2011) ayant presque valeur de classicisme. Ferrara se place ainsi en retrait par rapport au personnage qu'il décrit, interprété par un Dafoe d'une justesse assez incroyable, comme s'il était conscient que le sujet, pour une fois, le dépassait. Et s'il y suggère quelques pistes inédites, il reste malgré tout d'une grande prudence. Du fait de la sortie en VOD quelques mois avant de Welcome to New York, prétendue fiction sur l'affaire DSK, Pasolini a quelque peu perdu de sa crédibilité artistique et est finalement sorti dans une sorte d'indifférence généralisée. Il vaut pourtant beaucoup mieux que ce dédain silencieux dans lequel la critique l'a tenu. Il ne vous reste plus beaucoup de jours pour le découvrir à Genève.

Pasolini d'Abel Ferrara est actuellement à l'affiche au Cinéma Spoutnik.

01:08 Publié dans Cinéma, Mostra de Venise 2014 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

27/05/2015

L'étrange destin de Renée Falconetti

darc.jpgCe visage gravé sur pellicule pour l'éternité. Incarnation d'une Jeanne d'Arc si souvent représentée au cinéma, mais rarement comme Dreyer en 1928. Le film s'appelle La Passion de Jeanne d'Arc et date de la fin du muet. Période où le genre se trouve en état de grâce dans le monde entier. Un métrage unique et incomparable, succession de gros plans et récit d'une passion vécue comme celle du Christ par son interprète. Renée Falconetti, justement. L'actrice d'un seul film. Après Dreyer, elle ne tournera plus. Pire, elle disparaîtra quasiment de la circulation. Un peu de théâtre - elle fut pensionnaire à la Comédie française - puis un départ pour l'Argentine au début de la Seconde guerre mondiale, en 1943. Pourquoi est-elle allée se perdre là-bas, s'interrogeait en 1992 le cinéaste Edgardo Cozarinsky dans un passionnant documentaire, Boulevards du crépuscule, où il partait sur les traces de l'actrice (ainsi que sur celles de Robert Le Vigan, autre grand exilé) dans une Buenos Aires où, on s'en doute, les archives la concernant ne sont pas légion? Je n'ai pas revu Boulevards du crépuscule, j'ignore même s'il existe en DVD ou sur le net, et ces imbéciles de moteurs de recherche, lorsque je tape son titre, m'orientent sans grande surprise vers Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (Sunset Boulevard).

De Renée Jeanne Falconetti, née le 21 juillet 1892 à Pantin, et non à Sermano en Corse d'où sa famille était originaire, nous ne savons donc pas grand-chose. Selon wikipedia, elle se serait donnée la mort le 12 décembre 1946 au Brésil. Ses restes reposent dans un caveau familial, au cimetière Montmartre à Paris. Sa fille Hélène lui survécut et écrivit plus tard, en 1987, un livre sur sa mère, entremêlant son destin à celui de son propre fils, le comédien Gérard Falconetti (1949 - 1984), vu notamment chez Eric Rohmer et prématurément décédé à l'âge de 35 ans. Le livre est épuisé et je ne l'ai pas lu. Renée Falconetti, après son triomphe dans La Passion de Jeanne d'Arc, a-t-elle fait exprès de s'évanouir, de disparaître, de retourner à une sorte d'anonymat troublant qui la regarde elle seule? A-t-elle fui quelque douloureux secret, a-t-elle refusé les propositions d'un univers qui ne lui correspondait pas? Ces hypothèses sont gratuites et irréductibles. D'elle, il ne reste qu'un film, un chef d'oeuvre de 1928. Rien de plus, rien de moins.

La Passion de Jeanne d'Arc passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre de la manifestation "Il est une foi", événement organisé en collaboration avec l'église catholique romaine.

19:48 Publié dans Cinéma, Cinéma muet | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

25/05/2015

Festival de Cannes : on a échappé au pire !

varda.jpgFinalement, les choses auraient encore pu être pires. Marion Cotillard aurait pu remporter le prix d'interprétation pour Macbeth et venir sangloter façon lady Machin en remerciant Jacques au sixième rang de lui avoir offert un rôle sans jambes il y a trois ans. Michael Fassbender aurait pu décrocher le prix d'interprétation masculine pour la même tambouille (je vous laisse deviner dans quel rôle) et s'embarquer dans un french discours au phrasé parfait, histoire de faire comprendre son statut d'acteur total, lançant au passage quelques oeillades à ces rombières qui le trouvent aussi sexy qu'une pub pour Nescafé. Maïwenn (Le Besco) aurait pu recevoir le Grand Prix du Jury pour Mon roi, et, les yeux mouillés ou pire, débiter un chapelet de lieux communs sur les difficultés de ce cinéma français dont elle s'imagine être désormais l'emblème. Gus Van Sant aurait pu gagner la Palme d'or pour The Sea of Trees, mais tel Terrence Malick dans ses grands moments, aurait envoyé Matthew McConaughey bredouiller pour lui sur la scène du Grand Théâtre Lumière. On aurait sifflé, on se serait indigné, on aurait applaudi. Comme toujours.

Les invités auraient pu gravir les marches de cette soirée de clôture sur du Sardou (J'habite en France, Etre une femme, je continue?), avec Louane Emera dans la salle pour les accueillir en live. Les Asiatiques auraient souri, ils sont toujours polis. Les Français auraient tiré la tronche, en mode 2-0 contre le Danemark au Mondial 2002 (si, si, souvenez-vous, c'était un matin). Laetitia Casta, au moment de remettre un prix, aurait écorché les noms des cinéastes qu'un sadique assistant avait ventilé dans son discours. Ah non, ça on y a eu droit! Avec ensuite en prime un buzz crétin sur la robe Givenchy à franges arborée par l'actrice (furieuse envie de mettre des guillemets, je m'abstiendrai pour cette fois) hier au soir. Franchement, ça intéresse encore quelqu'un? Ce monde est désespérant.

Mad Max Fury Road aurait pu se retrouver en compétition, provoquant des débats sans fin dont je vous fais grâce des intitulés imbéciles. Apichatpong Weerasethakul aurait aussi pu concourir avec Cemetery of Splendour, même si la section Un certain regard semblait lui convenir parfaitement, mais il n'y aurait pas eu de débat et tout le monde aurait trouvé cela normal. Thierry Frémaux aurait pu ajouter à sa sélection française compétitive les opus de Gaspar Noé et Emmanuelle Bercot, faisant monter leur nombre à sept dans la course à la Palme. A ce niveau, je n'ose même pas imaginer la tête des Italiens, qui râlent déjà et crient famine parce que le palmarès ne reflète pas les quotas de la sélection.

Bref, à Cannes, le pire est en fin de compte toujours évité, quoi qu'en pensent certains. Mais la victoire françaiiiiise d'hier soir fut aussi celle d'Agnès Varda recevant sa Palme d'honneur (photo ci-dessus). Le plus beau moment et le seul instant de grâce du palmarès du 68e Festival de Cannes. Un discours sobre, imagé et émouvant, comme un instantané extrait d'un de ses documentaires. Et une leçon de modestie face à cette famille d'ego réunie arbitrairement dans l'attente de leur moment de gloire non cryptée sur Canal +. Vive Cannes, rendez-vous l'année prochaine.

22:13 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |