21/08/2015

"Psychose", la poésie du vertige

psychose.jpgIl y a des images plus iconiques que d'autres. Ainsi de ce plan de la célèbre séquence de la douche dans Psychose d'Hitchcock. Meurtre rituel, du sang en noir et blanc, une forme de terreur à l'état pur. Janet Leigh, le regard hors-champ, sans qu'on y décèle véritablement de l'effroi, et sa main clairement ouverte en direction de la caméra pour signifier le danger. L'eau coule, et le pavage carrelé de la paroi semble enfermer l'héroïne dans une sorte de piège infernal. Loin d'utiliser la caméra subjective - sans cela, Janet Leigh "nous" fixerait -, Hitchcock adopte un point de vue subjectif, ne révélant rien, du moins à ce stade du film, sur l'identité du tueur. L'image rime avec d'autres instantanés du film. Exemple avec cet autre plan (ci-contre), tout aussi célèbre, d'Anthony Perkins se protégeant avec sa main. psychose3.jpgUne curieuse symétrie s'instaure même entre les deux photogrammes, ce que des exégètes ont déjà analysé et commenté ailleurs plus longuement.

Psychose est un film où l'individu est fréquemment seul dans la mise en scène, pour ne pas dire la mécanique hitchcockienne. Comme si tout binôme, tout couple, y était désespérément condamné. Et que l'espoir ne subsistait que dans un hors-champ qui ne se laisse atteindre qu'au péril de sa vie. Dans cette perspective, les dialogues y sont moins abondants que dans d'autres suspens horrifiques, et souvent remplacés par une bande-son (y compris la musique de Bernard Herrmann) dont l'importance demeure fondamentale. Pure poésie du vertige, Psychose combine l'abstraction à l'épure et je ne connais personne qui le tienne pour un film négligeable. Au point que chaque plan, chaque séquence, signale le chef d'oeuvre. Et ce n'est pas Janet Leigh au volant de sa voiture (ci-dessous) qui va me contredire.

psychose2.jpgPsychose passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle Alfred Hitchcock.

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20/08/2015

Grâce à "Coup de chaud", la canicule n'est pas tout à fait finie

Coup-de-chaud.jpgIls sont cinq autour d'une table. En fait plus, certains acteurs demeurant ici hors-champ. Les visages serrés, durs, concernés, crispés pour certains. Le cadre rustique, naturaliste par le style, avec ces bouteilles d'eau en plastique, ces crayons disposés dans un verre, ce ventilateur au fond de la pièce, ce bureau en désordre juste à côté, autant d'éléments sans doute pieusement arrangés par l'accessoiriste du film. La réunion de tous ces personnages semble à la fois stricte et informelle. Il s'agit visiblement de statuer sur des problèmes immanents et courants dans un contexte paysan (du moins rural) qu'on devine dans ce plan de Coup de chaud de Raphaël Jacoulot, qui n'a pas été tourné cet été, malgré des apparences qui tendraient à valider cette hypothèse. Nous sommes ici dans un récit policier relativement classique, et dans une tradition du cinéma à la française dans lequel priment les gueules et les seconds rôles (comme chez Duvivier, Decoin, et autres "artisans" cinéastes trop souvent sous-estimés). Un crime a été commis et le film montre bien comment les soupçons se propagent et se réfractent au sein d'une communauté fonctionnant en autarcie et dans une relative autogestion. Cette circulation, alimentée par des compositions tenues et totalement crédibles, est tout à fait passionnante, du moins dans un premier degré de lecture que ce type de cinéma tend fréquemment à oublier. A découvrir.

Coup de chaud est actuellement à l'affiche en salles.

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18/08/2015

Dans "Victoria", cette réalité anxiogène qui se fissure inexorablement

victoria.jpgPour décoder une image, il faut parfois lire, quitte à être subjectif, ce que disent les visages qui y apparaissent. Ici de la joie mêlée d'étonnement sur celui de la jeune fille à gauche. De l'amusement et une pointe d'hébétude sur celui du jeune homme au milieu. Et une forme de crispation bienveillante et inquiétante à la fois sur celui du jeune homme à droite. Ce dernier personnage est aussi celui qui semble retenir l'attention des deux autres et monopoliser la conversation. Nous sommes la nuit, dans un lieu indéterminé, mais probablement public au vu des éclairages qui entourent et baignent le trio. Mais en l'absence de tout autre indice, ce photogramme de Victoria, mis en scène par le comédien et réalisateur Sebastian Schipper, ne se laisse pas aisément décrypter. A l'image du film, ai-je envie d'ajouter. Tourné en une seule prise, donc constitué d'un plan-séquence unique - ce qui est une prouesse en soi, sachant que le film dure environ 135 minutes et qu'on y bouge et change très souvent de lieu -, Victoria reflète une réalité anxiogène sur laquelle nous n'avons pas prise.

Récit d'une errance nocturne qui ne présage rien de bon, dérive adolescente qui finit par basculer dans le fait-divers sanglant, film choral dont le centre est partout et nulle part, paradigme sociétal se refusant à tout jugement, histoire d'amour crépusculaire et implacable, Victoria tire sa force aussi bien de la grammaire de ses mouvements de caméra (on finit par oublier totalement celle-ci), que du travail de Schipper avec ses comédiens. L'osmose entre ceux qui jouent et celui qui les filme est palpable, le film capte leur énergie d'un seul tenant, sans tenter de la canaliser par montage interposé. Il n'y a pas davantage de fluidité ici, juste l'expression d'un flux constant et tendu qui renvoie au monde où nous vivons et à la surface des choses qui se fissurent inexorablement lorsqu'on les observe en face. En cela, Victoria dépasse sans esbroufe le stade de l'exercice de style auquel il pourrait se rattacher, voire se cantonner. C'est l'un des meilleurs films sortis cette année, mais dépêchez-vous d'aller le voir, car j'ai comme la sourde impression qu'il ne va pas traîner encore longtemps dans les salles.

Victoria est actuellement à l'affiche en salles.

22:07 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |