10/05/2015

"Ana Arabia", Gitaï entre politique et expérimentation

ana-arabia-2.jpgCette jeune femme debout au centre de la pièce - la comédienne s'appelle Yuval Scharf - n'a eu droit qu'à une seule prise. Ou plutôt un seul plan résultant peut-être de plusieurs prises successives. Comme L'Arche russe de Sokourov, Ana Arabia d'Amos Gitaï est en effet constitué d'un unique plan-séquence non fixe. L'histoire d'une jeune journaliste qui déambule entre Jaffa et Bat Yam, et réalise que deux communautés de Juifs et d'Arabes vivent là ensemble. Le constat d'une harmonie possible, d'une coexistence pacifique, d'une concorde déjouant les a priori pour un film ouvertement politique, dominé par la métaphore et refusant tout jugement. Ana Arabia n'est pas le film de Gitaï que je préfère et Kippour (2000) et Free Zone (2005) lui sont à mon sens largement supérieurs. Mais il témoigne, au-delà de sa dimension socio-politique, même si la métaphore s'y invite pour mieux déstabiliser un discours sous-jacent, d'un goût que le cinéaste revendique pour l'expérimentation. En l'occurrence de la durée, les 1 heures 25 du métrage correspondant à la promenade en temps réel de la jeune femme. Chez le cinéaste israélien, chaque film s'assimile ainsi à un dispositif, à une sorte de laboratoire lui permettant de poursuivre une oeuvre dictée aussi par des choix esthétiques souvent radicaux. La logique du plan-séquence unique impose ici ses respirations et son rythme au film. Sans convaincre entièrement, ce parti-pris renvoie à une démarche dont la cohérence force l'admiration. De plus, Ana Arabia, présenté à la Mostra de Venise en 2013, est à ma connaissance inédit à Genève. Son titre signifie "Je suis Arabe" (au féminin). 

Ana Arabia passera aux Cinémas du Grütli le jeudi 14 mai dans le cadre des Journées du film historique.

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09/05/2015

Dans "Le Samouraï", Delon était impérial

samourai3.jpgDes lignes parallèles floutées, un certain dépouillement, voire un sens de l'ascèse. Une composition à la symétrie impressionnante, presque une épure. Scellé dans cette géométrie immuable, le regard d'un homme, entre clair-obscur et lumière, sous un chapeau au graphisme lui aussi impeccable. Et surtout Delon impérial, le Delon qu'on aimait et sur lequel le cinéma français semblait en partie reposer. Le Delon des grands rôles, au coeur des années 60, après Visconti, après Antonioni. Après Rocco et ses frères, après L'Eclipse. Un comédien total, en parfaite osmose avec une caméra qui le magnifie et le transcende. Un Delon d'avant les grands (pas tous) polars des années 70, avant les crises d'ego et les choix malhabiles ou hasardeux. Un Delon qui rencontre un génie, Jean-Pierre Melville, qui, après Le Samouraï, retravaillera deux fois avec l'acteur, dans Le Cercle rouge et Un flic. Au-delà du polar, il y a le film noir. Le Samouraï en est un. Histoire d'un solitaire et odyssée en forme de western, exercice d'abstraction codé par les règles d'un suspens glacial dont les enjeux ne cessent de rebondir et de se redessiner au fil de l'intrigue. Magistral, en un mot.

Le Samouraï passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre du cycle Jean-Pierre Melville.

samourai2.jpg

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05/05/2015

"Queen and Country", le classicisme en héritage

queen.jpgOù l'on distingue trois personnages. Au premier plan, un jeune homme, et l'un des héros de Queen and Country de John Boorman, joué par le comédien anglais Callum Turner, aperçu notamment dans des séries comme Les Borgia et Glue. Il s'appelle Bill Rohan dans le film et est le seul sur lequel le point (de la caméra) est fait. A l'arrière-plan, une femme, visiblement plus âgée, peut-être la mère du personnage. Et sur la gauche, un autre homme penché dont on ne voit qu'une partie du corps. Nous sommes dans un jardin, le vert domine, les fleurs bourgeonnent et il fait beau. Bill fixe quelque chose hors-champ, il a un linge posé sur ses épaules, indiquant qu'il vient sans doute de prendre une douche. La femme derrière lui a l'air de lui parler. Ce que confirme une autre valeur du même plan, ci-dessous, avec un sous-titre que je m'abstiendrai de commenter, sinon pour préciser qu'il ne rend pas justice au film.

queen2.jpgL'image témoigne surtout de l'extrême classicisme dont fait preuve Boorman dans ce dernier film (à ce jour), hâtivement taxé de old school, aussi bien pour son sujet - l'apprentissage d'un soldat de 18 ans effectuant deux années de service militaire, entre 1952 et 1954, dans un camp d'entraînement destiné à d'autres soldats en partance pour la Corée - que pour son traitement. En quoi cette application dans la mise en scène et dans la reconstitution d'une époque serait-elle un problème? Boorman n'a jamais fait autre chose qu'appliquer un classicisme hérité de générations antérieures à des films au propos plus ou moins subversif. Plus pour Délivrance (1973), moins pour Hope and Glory (1987), dont Queen and Country est la suite à vingt-sept ans de distance. Par ce respect des règles, Boorman enjambe cette pseudo-modernité que certains brandissent comme un étendard. Son film est juste remarquable.

Queen and Country passe actuellement aux Cinémas du Grütli.

20:49 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |