18/05/2015

Regards croisés sur Jesse Eisenberg, Vincent Lindon et Apichatpong Weerasethakul à Cannes

louder.jpgJesse Eisenberg dans Louder than Bombs. L'un de mes comédiens préférés parmi les jeunes. On le voit beaucoup méditer dans ce film de Joachim Trier. Mais comment qualifier ce métrage? Déroutant et diffus. Etrange et séduisant. Complexe et élémentaire. Une histoire de famille, la mère décédée, des souvenirs qui remontent, un secret enfoui qui refait surface, et des interrogations, des regards, des mots, des gens qui s'observent. Le cinéaste norvégien, révélé en 2011 grâce à Oslo, 31 août, confirme tout à fait avec cet inclassable opus défiant cette année le concours cannois. Un film qui nous laisse en apesanteur, qui parle de photographie et de mensonges, de cadrages et de perception, de métavers et d'adolescence. Il y a Isabelle Huppert, Gabriel Byrne. Et Jesse est parfait, as usual.

La Loi du marche_0.jpgVincent Lindon dans La Loi du marché. Un chômeur de 51 ans qui retrouve un emploi stable comme surveillant dans un supermarché (technicien de surface, diront les Français) mais doit faire face à un dilemme moral. Pour son travail, il doit participer au licenciement de ses collègues. Stéphane Brizé, qui comme Joachim Trier se retrouve pour la première fois en compétition à Cannes, signe un constat exemplaire et lucide sur le monde du travail dans la société française d'aujourd'hui, implacable et inhumaine. Radicalité et minimalisme gouvernent un film où se succèdent interrogatoires et images de vidéosurveillance, gros plans et plans-séquence à peine rompus par des dialogues d'une terrible justesse. Et Lindon est formidable, une fois de plus.

cemetery.jpgJe suis également ravi de découvrir le dernier Apichatpong Weerasethakul, Cemetery of Splendour, dans la section Un certain regard. Le réalisateur est là et vient brièvement présenter le film et une partie de son équipe avant la séance. Depuis sa Palme d'or incontestable en 2010 pour Oncle Boonmee, le cinéaste thaïlandais est resté relativement discret, même s'il est venu à Genève, à la HEAD, il y a cinq ans. Il y a quelques semaines, les rumeurs prédisaient que son dernier film serait peut-être en compétition. Il n'en est rien, et au vu du résultat, c'est assez compréhensible. Il est question, dans Cemetery of Splendour, d'une mystérieuse maladie du sommeil, d'un jeune médium et d'un site mythique situé sous une école abandonnée transformée en hôpital. Visuellement, l'ensemble reste cependant un peu léger et confus. A revoir à tête reposée dans quelques mois.

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17/05/2015

Cate Blanchett au sommet chez Todd Haynes, Maïwenn au nadir, Amy Winehouse forever

carol1.jpgCate Blanchett danse avec un homme, mais c'est une femme, Rooney Mara, qui occupe toutes ses pensées. Le sujet de Carol, tiré d'un roman de jeunesse de Patricia Highsmith publié sous le pseudonyme de Clare Morgan, c'est la relation taboue, dans le New York huppé et pudibond des années 50, entre deux femmes de rangs sociaux différents. Perfection et justesse sont à l'oeuvre dans ce film de Todd Haynes, jusqu'alors le plus applaudi de toute la compétition. Reconstitution, direction d'acteurs, interprétation, mise en scène, traitement, tout est ici parfaitement à sa place, comme dans un mélo de Douglas Sirk. carol2.jpgElégance et raffinement détournent ainsi ce que le thème du film peut comporter de subversif, du moins pour l'époque dans laquelle il s'inscrit, comme s'il s'agissait aussi de normaliser les choses, de les traiter sur un mode universel, tout en montrant bien comment la société tente d'imposer sa loi dans ce qu'elle juge ou considère comme une déviance. Haynes, sous le vernis et le brillant, se garde bien de délivrer une leçon ou une morale, se contentant de montrer que la passion n'a pas de sexe et peut concerner n'importe qui à n'importe quel moment. Voilà l'un des candidats les plus solides pour le palmarès cannois. Et peut-être un, voire deux, prix d'interprétation féminine pour Cate Blanchett et Rooney Mara.

mon roi.jpgMon roi de Maïwenn ne m'a pas intéressé. Histoire d'une passion destructrice entre Vincent Cassel et Emmanuelle Bercot, ce film est un véhicule pour clichés bobos. On y traverse des appartements de luxe, des boîtes de nuit branchées et des chambres d'hôtel quatre étoiles. On y retrouve la soeur de la cinéaste, Isild Le Besco, le reste de sa famille au générique fin, le YouTuber star Norman Thavaud dans un petit rôle, la chanteuse Dani en figurante. Il ne manque plus que JoeyStarr - mais ouf!, je crois qu'ils sont fâchés. L'héroïne devient amie avec des jeunes de banlieue dans un centre de rééducation (alignement de clichés sur le vivre ensemble) et passe son temps à glousser. Cassel, lui, cabotine. La caricature n'est pas loin. Même pas envie de développer davantage sur ce film.

amy2.jpgPrésenté samedi soir à minuit, le docu sur Amy Winehouse, Amy, qui fait polémique au sein de la famille de la chanteuse disparue, laquelle juge le film trompeur et veut s'en dissocier, vaut pour le choix des documents d'archives retenus. Plus que pour leur montage. En off, le réalisateur Asif Kapadia utilise les témoignages des différents proches de la star. On y redécouvre l'ascension et la chute de la diva, sa boulimie, ses addictions (drogues, alcool, amphétamines), ses histoires d'amour (avec Blake), sa voix unique, la traque dont elle fut victime - des paparazzis campant H24 devant chez elle -, les images d'un de ses derniers concerts ratés à Belgrade, des plans d'un séjour en vacances où tout semblait aller mieux, des amants ravagés par la coke et l'ecsta, et des films d'adolescence inédits. C'est tour à tour édifiant, bouleversant, pathétique et accablant.

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16/05/2015

Nanni Moretti épate et Gus Van Sant désespère

madre.jpgEmbouteillages de sortie de projections, festivaliers en quête désespérée de tickets, sécurité renforcée. Conséquence de tout cela, il n'y a plus un centimètre carré de libre entre la rue d'Antibes et la Croisette. En même temps, c'est comme ça chaque année, et Cannes n'existerait pas sans la foule. Elle était compacte ce matin à la projection de Mia madre de Nanni Moretti. Habitué de la compétition et Palme d'or en 2001 pour La Chambre du fils, le cinéaste italien réussira-t-il le doublé? Cela m'étonnerait (et ne me demandez pas pourquoi, ce n'est qu'un vague pressentiment), même si son film est une fois de plus totalement abouti et s'il détient l'un des records à l'applaudimètre cette année. Mia madre, et on le déduit aisément de son titre, relève à nouveau de cette veine autobiographique que Moretti aime tant. L'histoire est centrée autour d'une cinéaste (la grande comédienne italienne Margherita Buy, comme toujours formidable) en plein tournage de son nouveau film. Entre deux prises, elle rend visite à sa mère en fin de vie et retrouve son frère, joué par Moretti lui-même, volontairement à l'écart dans cette fiction. En parallèle, un "grand" acteur américain (campé par John Turturro), qui va se révéler mauvais, débarque sur le tournage. Cohabitent ainsi dans Mia madre trois registres de lecture: drame, burlesque et onirisme (via les cauchemars de la cinéaste). Moretti passe de l'un à l'autre avec une sorte de grâce élémentaire symptomatique de son cinéma. Mia madre est à la fois d'une simplicité désarmante et d'une riche complexité à travers les différents thèmes qu'il aborde. Il vous faudra en revanche patienter un peu pour le découvrir, puisqu'il ne sortira que le 23 décembre. Je sais, ça fait loin.

sea2.JPGUne chose est sûre en revanche: Gus Van Sant, Palme d'or en 2003 pour Elephant, ne réussira pas le doublé. Il a même fait l'unanimité contre lui. The Sea of Trees (La Forêt des songes) a ainsi été copieusement hué lors d'une séance de presse pourtant bondée à craquer. A raison, malheureusement. Car il y a un hiatus énorme entre les enjeux du film et sa réalisation. Un homme (Matthew McConaughey) se rend dans la forêt d'Aokigahara, au pied du Mont Fuji, pour s'y suicider, comme beaucoup d'autres avant lui dans ces lieux. Mais ses desseins sont contrariés par sa rencontre avec un homme blessé et perdu qu'il va vouloir secourir. Ce début ne s'emmanche pas trop mal. Sauf que des flash-backs explicatifs, puis des digressions mystiques - et une mystique fumeuse et de pacotille - viennent encombrer et alourdir ce qui vire à la démonstration et au conte moral dans son acception la plus nunuche. Quelques plans larges et silencieux rappellent Gerry, son chef d'oeuvre, mais on s'en tiendra là pour les comparaisons. Gus Van Sant s'est planté.

maryland.jpgPlus discret, mais aussi plus efficace, le deuxième film d'Alice Winocour, Maryland, table sur la paranoïa et le stress post-traumatique autour d'un soldat de retour d'Afghanistan chargé d'assurer la surveillance et la sécurité d'une femme, épouse d'un riche homme d'affaires libanais à la conscience pas tout à fait nette. Réunissant Matthias Schoenaerts et Diane Kruger (ci-contre), le film est extrêmement tenu côté mise en scène, doté d'un suspens qui ne se relâche quasiment pas, et malgré un dernier plan parfaitement inutile (je suggère même à la cinéaste de le couper lors de la sortie salles du film), on ressort fort satisfait de ce Maryland. Il fait partie de la section Un certain regard.

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