14/07/2015

"Il est difficile d'être un dieu", de merde et de boue

dieu.jpgL'homme et la boue. Fusion entre le corps et la terre, la fange et les sécrétions. Il est difficile d'être un dieu, ultime film d'Alexeï Guerman, immense cinéaste soviétique décédé en 2013, alors qu'il s'apprêtait à mettre la dernière main à son montage. Film ample et foisonnant - près de treize ans de tournage pour un métrage final d'environ trois heures -, ambitieux et démesuré. Tiré d'un roman des frères Strougatski, ceux-là même qui avaient écrit le Stalker dont Tarkovski s'était inspiré, il se déroule sur une planète semblable à la nôtre, mais à une époque qui pourrait correspondre au haut Moyen-Age. Métaphore et allégorie, ce monde est dominé par la boue et la merde, les crachats, les fumigations, les déjections et l'animalité. Du dégoût naît l'esthétique, de l'horreur la stylisation. Guerman sublime la laideur, comme Gaspar Schott et ces monstres des planches de Physica curiosa au XVIIe siècle. De la mise en scène du déchet et du désordre surgit une vision démiurgique et malade, un essai sur la monstruosité aussi dérangeant que fascinant. Révulsant et magnifique? Oui, les deux peuvent cohabiter.

Il est difficile d'être un dieu passe en ce moment aux cinémas du Grütli.

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13/07/2015

"Amy", l'artiste et l'épave

amy.jpgSex, drugs & rock'n'roll. Clichés lassants. C'est pourtant bien par ces mots qu'on peut synthétiser la vie et la carrière de celle qui allait rejoindre le club des 27 le 23 juillet 2011. Quatre ans après son décès, ce documentaire d'Asif Kapadia revient sur le fulgurant parcours d'une chanteuse unique qui n'eut le temps d'enregistrer que deux albums (et non des moindres, mais peu importe). Images d'archives, films d'adolescents, témoignages, extraits d'émissions et de concerts. Le cinéaste accumule les documents rares et les images inédites. Ci-dessus, Amy Winehouse pose pour un cliché (promotionnel?) et a l'air à la fois clean, reposée, lisse et relativement neutre. Image trompeuse, bien sûr, pour une icône trash et borderline littéralement détruite par son mode de vie et ses excès. Visionnant le film, la famille de la chanteuse l'a contesté et s'en est dissocié, jugeant le documentaire trompeur et contenant des contrevérités basiques.

Mais à quoi s'attendaient-ils? A un biopic revu, lisse et corrigé qui renverrait le reflet d'une Sissi londonienne et non d'une femme devenue épave suite à ses consommations de drogue et d'alcool (les images de ses derniers concerts ne sont pas truquées, à ce que je sache)? A une vision édulcorée et gentillette d'un univers dominé par les trompe-l'oeil et les manipulations? A une relecture d'un mythe à peine ébauché et déjà traversé par des figures fascinantes (tel le vampire Blake, dont Amy était folle)? A un collage dissocié des unes des revues people ou des tabloïds anglais qui traquaient la bête pour vendre leur sauce sans le moindre scrupule? Je ne sais pas. Mais l'image qu'ils en avaient ne collait pas forcément à la réalité de l'artiste. La famille d'Amy Winehouse est de toute évidence à côté de la plaque. C'est bien la preuve que les producteurs et le réalisateur d'Amy auraient pu faire l'économie de leur avis et de ces polémiques stériles parfaitement raccord, elles, avec le passif de la chanteuse.

Amy est actuellement à l'affiche en salles.

19:20 Publié dans Chanson, Cinéma, Festival de Cannes 2015, Hommages | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

23/06/2015

Magali Noël, Gradisca pour l'éternité

noel.jpgPhoto de plateau, anecdotique, pas spécialement belle. Magali Noël y pose avec Federico Fellini, sans doute y règlent-ils une scène. On reconnaît son costume de Gradisca, plus identifiable en couleurs (voir à la fin de ce billet), rôle clé d'Amarcord , tourné en 1973. Le dernier des trois films que l'actrice tourna sous la direction du maître, après La Dolce vita en 1960 et Satyricon en 1969. Le plus beau, peut-être, encore que cela se discute, et tel n'est pas mon propos ce jour. Fantasme et égérie du cinéaste, l'actrice est décédée dans son sommeil, ce mardi matin, dans sa maison de retraite. Elle aurait eu 84 ans samedi. De sa carrière, on racontera dans les JT qu'elle avait chanté du Boris Vian (Fais-moi mal Johnny, chanson interdite d'antenne en 1956, époque d'une si étonnante pruderie) et été la muse de Fellini. Ce ne fut pas tout, bien sûr. Jules Dassin, qui lui donna son premier rôle important, Henri Decoin, René Clair, Jean Renoir, Sacha Guitry, John Berry, Edmond T. Gréville, Julien Duvivier, Costa-Gavras, puis Chantal Akerman et Claude Goretta, la sollicitèrent tour à tour parmi des nuées de tâcherons que la postérité a moins retenus.

Magali Noël tourna beaucoup, pas loin de quatre-vingt films, sans compter les séries et les téléfilms. Magali Noël enregistra beaucoup, du rock, de la chanson rive gauche, des auteurs: une quinzaine d'albums et encore davantage de 45 tours. Elle fit de la scène, du cabaret, du théâtre. Marqua les années 50 et 60. Un peu moins les décennies suivantes. Par mariage, elle vécut près de trente ans à Fribourg, sans se soucier des paillettes du show-biz et des apparences clinquantes d'un monde où tout finit par passer et lasser. Je l'avais rencontrée en 2011 pour une interview et c'était une gentille dame. Elle m'avait même téléphoné après publication pour me remercier de mon entretien. Rares sont ceux qui prennent le temps de le faire. Magali Noël était une personne rare. Je ne l'oublierai jamais.

amarcord.jpg

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