24/03/2015

"Phoenix", des yeux sans visage

phoenix.jpgAucun visage n'apparaît en entier sur ce plan large. Face à l'objectif, une femme (Nina Hoss), à moitié masquée par l'homme devant elle. Autour d'eux, des figurants (ou des acteurs de second plan) floutés par la profondeur de champ, mais qui semblent regarder en direction du couple. Le lieu ressemble à un quai de gare, supposition suggérée par le décor qu'on entrevoit à gauche et à droite. Le regard de la femme exprime une colère rentrée, et elle a l'air de toiser son partenaire. Voici une image qui fait sens par rapport à ce que raconte Phoenix, de l'Allemand Christian Petzold. Soit une histoire d'emprisonnement et de séquelles (il y est aussi question de chirurgie faciale), de quête d'une identité perdue et de substitution de personnalité. Un scénario complexe qui prend place dans l'Allemagne d'après-guerre, en 1945.

Né en 1960, considéré comme un chef de file de ce qu'on nomme sans doute abusivement la "nouvelle nouvelle vague" allemande, Christian Petzold est surtout connu pour Barbara. Sorti en 2012, ce film contait le destin d'une femme chirurgien-pédiatre (Nina Hoss, déjà) persécutée par la STASI, une dizaine d'années avant la chute du Mur. Obsédé par les thèmes de l'identité (son premier long-métrage était même sorti en France en 2000 sous le titre Contrôle d'identité) et de l'injustice, Petzold est également l'auteur d'un film (demeuré inédit en Suisse), Jerichow, centré cette fois autour du destin d'un jeune homme cherchant à démarrer une autre vie après le décès de sa mère. Nina Hoss était également du voyage, comme dans la plupart des autres films et téléfilms de Petzold.

Phoenix est actuellement à l'affiche en salles.

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22/03/2015

"Das grosse Museum", des tableaux et des hommes

museum.jpgIl faut au moins quatre personnes pour accrocher ce tableau de Pieter Brueghel l'Ancien, La Tour de Babel, peint en 1523. Quatre personnes et un sens de la composition à première vue tout à fait étonnant dans ce plan où les lignes du parquet paraissent rimer avec la perspective décelable dans le tableau, telle une série de parallèles qui finiraient par se rejoindre dans un hors-champ très proche. Les bras des personnes manipulant l'oeuvre offrent du reste ici une autre manière de rime avec cette fausse symétrie. Bien sûr, pour "avoir" tout dans le cadre, et notamment les deux autres tableaux, à gauche et à droite, il a fallu ouvrir l'angle au maximum, et ce type de cadrage n'a donc rien d'extraordinaire dans l'absolu. Mais il précise aussi l'intention à l'oeuvre dans ce documentaire, Das grosse Museum de Johannes Holzhausen, soit le désir de montrer un musée dans sa totalité. Les coulisses comme les salles d'exposition. Les couloirs intérieurs comme les pièces condamnées pour travaux. C'est le quotidien des collaborateurs et de la direction du Musée d'Histoire de l'Art de Vienne qui fournit le contexte à ce travail d'immersion - comparable, même si très différent, à celui de Frederick Wiseman avec le formidable National Gallery sorti il y a quelques mois - aussi passionnant qu'enrichissant.

Das grosse Museum est actuellement à l'affiche en salles.

20:14 Publié dans Cinéma, Festival de Berlin 2014 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

21/03/2015

"The Player", la chute de la maison Hollywood

the_player.jpgSa manière d'occuper complètement le canapé, en déployant ses deux bras, souligne l'arrogance narcissique du personnage tout comme une froideur que l'ensemble du cadre semble refléter. Ce producteur hollywoodien, presque old school dans son attitude - ou simple corollaire de l'époque à laquelle a été tourné The Player, en 1992? -, incarné par Tim Robbins, n'est pourtant pas aussi démiurgique qu'il le voudrait. Même si l'ombre de sa tête, derrière lui, paraît disproportionnée. Et que les rainures sur la paroi du mur dessinent des croix qui se profilent derrière le héros. Mauvais présage? Seule la vision du film y répond. Situant The Player dans le milieu du cinéma, Robert Altman n'est évidemment pas tendre dans son traitement. Enclin au jeu de massacre, à la méchanceté et au règlement de comptes, le réalisateur de Nashville et A Wedding (cités sciemment, ce sont sans doute parmi ses meilleurs films) se moque une fois de plus d'un environnement qu'il défigure, non pas au vitriol, mais par mise en scène interposée.

Dans ce plan, on peut encore voir deux affiches de films qui attirent complètement le regard. Prison Break et Murder in the Big House. On notera qu'Altman n'a volontairement pas choisi des classiques ou des gros succès du box office. Signé en 1938 par Arthur Lubin, qui tournait des films au kilomètres pour le compte de la Universal, comme tous les metteurs en scène employés par les studios, Prison Break se profile comme une sympathique (?) série B, ce que confirme la présence au générique de Barton MacLane et Glenda Farrell. Le film est visionnable sur YouTube. Topo plus ou moins identique pour Murder in the Big House, série B au budget limité dans laquelle on retrouve pourtant Van Johnson et Faye Emerson. Le film date lui aussi de 1938 et a été réalisé pour la Warner par B. Reeves Eason, prototype de l'homme à tout faire d'Hollywood. Sa carrière s'échelonne du reste de 1913 à 1949. Leur affiches n'ont pas ici qu'une simple fonction décorative et ont une valeur métaphorique que la fiction endosse avec une certaine volupté. Leur présence souligne aussi cette volonté de la part d'Altman de signer un film sans âge, qui pourrait très bien se dérouler dans le Hollywood des années 30 ou aujourd'hui.

The Player sera projeté le lundi 23 mars à 20 heures à l'Auditorium Arditi dans le cadre du cycle "Visions d'Hollywood" du Ciné-club universitaire.

20:48 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1992 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |