20/03/2015

Dans "La Grève", les corps font un

greve.jpgScène de lutte, enchevêtrement de corps, de membres, de mains, un visage broyé par la foule, un sentiment de haine et de colère qui traverse le plan, la sueur, l'eau et un peu de lumière. Le réalisme vire à l'abstraction, l'accumulation tend à l'épure. La lutte est cadrée serré, les visages se fondent dans le tout. Ailleurs, dans plusieurs plans de La Grève (Stacka ou Стачка) comme dans d'autres films d'Eisenstein, le gros plan est roi, les gueules dominent, l'individu inféode l'image. Mais au fond, le processus est le même ici. La masse des corps devient une entité à elle toute seule, et les rares visages qu'on discerne donnent son sens à l'ensemble. Entiers ou fragmentés, les corps disent quelque chose que le montage ensuite assemble (ce qu'on ne peut évidemment percevoir dans un photogramme et qu'il faudrait analyser dans un extrait). Et justement, le héros de La Grève, c'est d'abord cette masse.

A propos de La Grève, réalisé en 1924 et sorti l'année suivante, premier film d'Eisenstein, qui sera suivi, toujours en 1925, d'un autre chef d'oeuvre, Le Cuirassé Potemkine, on a souvent dit, à raison, qu'il s'agissait d'un film de propagande. Nous sommes en 1912, dans une usine de l'Empire russe où des ouvriers, poussés à bout par des conditions de travail inhumaines, décident de faire grève suite à un épisode dramatique, le suicide de l'un des leurs. Répression de l'armée tsariste, massacres et débordements. Violences et injustice, déjà. Mais surtout suprématie du cinéma et de son langage. La science du montage eisensteinien s'apprête ainsi à révolutionner l'histoire du cinéma alors que le muet, à son apogée en 1924, ne va guère tarder à être supplanté par les premiers balbutiements du parlant.

La Grève sera projeté samedi 21 mars à 18 heures 30 aux Cinémas du Grütli, dans le cadre du Festival Archipel, pour un ciné-concert avec la musique composée par Pierre Jodlowski en 1971. La projection sera suivie d'une discussion avec ce dernier.

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18/03/2015

Dans "Still Alice", Julianne Moore est une et multiple

still-alice.jpegLa juxtaposition de miroirs a toujours un effet démultiplicateur, un effet mosaïque, plus ou moins prononcé selon le point où l'on se situe. En voici un, composé de plusieurs formes quadrangulaires. Dans ce plan de Still Alice, le visage de Julianne Moore apparaît au moins trois fois, sans compter les amorces des cheveux de l'actrice. Il suggère de l'étonnement, mais plus précisément une sorte de vide, ni effroi ni surprise. Le regard de la comédienne, pourtant démultiplié par cet effet de miroir, converge vers un point unique. Dans le film, l'actrice joue une enseignante de linguistique atteinte de la maladie d'Alzheimer. Reconnaît-elle ici son propre reflet dans la glace? A-t-elle conscience d'elle-même? Rien ne permet de répondre par l'affirmative. Même si le test du miroir, en éthologie cognitive, est généralement réservé aux espèces animales, on ne peut s'empêcher d'en faire le rapprochement avec cette image. D'autant plus qu'on sait le film tiré du roman éponyme d'une neurobiologiste, Lisa Genova. 

Coréalisé par Wash Westmoreland et Richard Glatzer, qui vient tout juste de décéder (le 10 mars dernier), Still Alice a valu à Julianne Moore l'Oscar 2015 de la meilleure actrice. Totalement mérité. Le film lui doit tout. Repose sur elle, pour reprendre une expression galvaudée. Pire, n'existerait sans doute pas sans elle, même si formellement, il assume une certaine tenue et a le mérite de ne guère dévier de son thème central (sauf peut-être dans sa gestion des crises familiales, le point faible d'une fiction sur ce point desservie par les autres comédiens, l'horrible Kristen Stewart en tête). Pour totale qu'elle soit, l'implication de Julianne Moore évite pourtant la performance. Et on lui en sait gré. Car même si ce substantif n'a rien de péjoratif (on peut l'appliquer sans honte à des centaines d'actrices, de Bette Davis à Meryl Streep), il n'a pas lieu d'être ici. Julianne Moore est une et multiple, se définit par les regards des autres mais surtout par le sien. Elle est littéralement au-dessus du film, dans une sorte de conscience du rôle au reste en contradiction avec son personnage. Et c'est aussi précisément cela qu'on aime observer.

Still Alice est actuellement à l'affiche en salles.

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17/03/2015

Cette "Oreille" qu'on n'a pas voulu voir

ucho1.jpgL'homme a le regard inquiet, la femme aussi, mais par procuration, c'est-à-dire en le regardant. Il porte une chemise de nuit, ou pyjama, elle également. Ses cheveux à elle sont noués dans un bandeau. Le cadre est assez nu, presque dépouillé. Seules quelques photos, à la droite de l'homme, attirent l'oeil et créent un curieux contraste - elles montrent des femmes enjouées, qui rient ou saluent - avec l'intensité dramatique du plan. Les proportions du noir et du blanc sont ici respectées, et l'ombre projetée derrière l'homme crée presque la sensation que les deux personnages ne sont pas seuls.

Il y a une esthétique du cinéma tchèque des années 60/70 - mélange d'amateurisme fauché et de travail sur les lignes, ici visibles via les rayures du pyjama, la sonnette tout à gauche du cadre et la droiture relative des protagonistes - tout à fait reconnaissable dans ce plan tiré de L'Oreille (Ucho), réalisé quasiment dans la clandestinité par Karel Kachyna en 1970. Le film met en cause, sous couvert d'une fiction en forme de scène de ménage, le gouvernement communiste de l'époque. Lequel en tiendra rigueur en interdisant purement et simplement la sortie du film. Qui devra attendre 1989, après l'effondrement du régime communiste, pour être distribué dans son propre pays.

En 1990, le film sera d'ailleurs aussi sélectionné en compétition au Festival de Cannes, donc l'année où David Lynch remporte la Palme d'or pour Sailor et Lula. L'Oreille est un film minimaliste et graphiquement séduisant qui conjugue une certaine rigueur formelle à un classicisme dramaturgique souvent oppressant. De Karel Kachyna, décédé en 2004 à Prague, on connaît peu le reste de la filmographie, pourtant abondante avec plus de 60 longs-métrages, et cela en incluant ses nombreux films et séries réalisés pour la télévision tchèque. Il y aurait peut-être là-dedans des choses à découvrir.

L'Oreille (Ucho) passe en ce moment aux cinémas du Grütli, dans le cadre du cycle "Les printemps du cinéma tchèque".

23:47 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 1990 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |