17/06/2015

Dans "La Loi du marché", cette image sans visages

loi.jpgDe La Loi du marché de Stéphane Brizé, on voit souvent le même plan, cadrage serré sur Vincent Lindon dans sa fonction de vigile d'hypermarché, badge bien en vue sur son costume. Voici une autre image du film. Elle se situe vers le début et aucun personnage n'y est identifiable. La rigueur presque ascétique de cette composition tranche avec son contenu. Un homme, une femme et leur fils (déduction faite sans preuves) mangent autour d'une table. Leur milieu est visiblement prolétaire, voire pauvre, comme l'indiquent tous les accessoires apparaissant à l'image, de la nappe carrelée aux verres de vin rouge, de la taille des plats à la laideur crème de murs indistincts, de l'habillement fruste et sommaire des participants au caractère hétéroclite des objets sur la table, Sopalin, salière ou pot de moutarde. L'ensemble pourrait avoir l'air quelconque, au-delà de l'appartenance sociale misérabiliste à laquelle il renvoie et qui est bien sûr au centre du film, mais attardons-nous un instant sur la position des trois personnages, qui soit nous tournent le dos, soit sont coupés à hauteur du cou. Elle est à première vue rigoureusement identique. Ils mangent, sont penchés vers ou sur leur assiette, et surtout, ne se regardent pas.

Une sorte d'indifférence consentie règne ainsi sur ce repas frugal et probablement silencieux, l'absence de regard ne signifiant pas l'absence de parole, bien au contraire. Mais pour peu qu'on ait vu la totalité de La Loi du marché, on se souvient que, dans la seconde partie du film, des images de vidéosurveillance y jouent un rôle clé. Silencieuses, laides, floues, envahissantes, intrusives. Impossible dès lors de ne pas déceler une manière de rime dans cette image de repas où le spectateur se sent de trop mais à travers lequel il peut, en revanche, apprécier des qualités plastiques (cadrage, sens de la composition, du placement des objets) révélatrices d'une esthétique de l'ordre social régnant dans ce type de films français. Esthétique que la suite du métrage viendra bouleverser sans crier gare, reflétant en cela ce qui se déroule à l'intérieur de la tête de son héros, magistralement campé par un Lindon dans l'un de ses meilleurs rôles.

La Loi du marché est actuellement à l'affiche en salles.

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15/06/2015

"Blue Ruin", concentré de vengeance hirsute et sanglante

blue_ruin2.jpgCe sang n'est pas celui d'un poète. Mais celui de la vengeance, plat qui comme on le sait se consomme glacé. Face caméra, hirsute et hébété, sale et négligé, devant sa (?) voiture, tee-shirt et pantalon maculés de sang, le comédien Macon Blair semble entre expectative et hésitation. Il n'y a en tout cas aucune action décelable dans cette image, contrairement à ce que peuvent signifier tous les éléments qui la composent. Dans cette logique, Blue Ruin de Jeremy Saulnier est effectivement un film qui déjoue les a priori et les codes usuels de la représentation. Sous les apparences du film de genre (polar ou horreur), cette production est d'abord un film dramatique, qui brode sur le motif de la vengeance pour mieux en désamorcer les ressorts. Il contient même une forme d'humour très froide et distancée qui se niche au sein de séquences plus dures mais à la violence plus contenue que ce que ce plan laisse sous-entendre. En 2013, on découvrait Jeremy Saulnier à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes avec ce Blue Ruin inclassable à plus d'un titre. Cette année, ce réalisateur américain indépendant y a présenté son nouvel opus, Green Room.

Blue Ruin passe actuellement aux Cinémas du Grütli.

23:17 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2013 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |

14/06/2015

Dans "La Tête haute", cette solennité dans le regard de Catherine Deneuve

tete3.jpgSolennelle mais non point hiératique, Catherine Deneuve semble inquiète derrière ses dossiers s'entassant sur son bureau de juge pour mineurs. En face d'elle, le jeune homme qu'elle s'efforcera de sauver et de soutenir durant tout le film, malgré elle et parfois malgré lui. On ne le voit que de dos. Il s'appelle Rod Paradot et c'est son premier long-métrage. Deux personnes que rien ne rassemble sinon l'austérité banale d'un bureau. Un bureau dans lequel se déroulent la plupart des séquences de La Tête haute d'Emmanuelle Bercot, dont on parla beaucoup lors de sa présentation en ouverture du Festival de Cannes en mai, et dont on ne parle déjà plus aujourd'hui, au sein d'une actualité dévorée par les Jurassic World et autres San Andreas. Deneuve et Paradot face à face. A la fois rassemblés devant la caméra mais s'excluant par le cadre. Impossibilité de filmer deux personnages qui se font face ainsi, à moins de placer la caméra à gauche ou à droite du décor. Ainsi procédait Pialat pour ses interrogatoires dans Police.

Bercot, elle, serait plutôt de l'école du Depardon de 10e chambre, instants d'audience. Pas de dispositif, des champs contre champs somme toute basiques, l'autorité d'un côté, les citoyens de l'autre. Droit contre délinquance, justice contre liberté, ou ce qu'on voudra, le film ne jouant pas tellement sur les oppositions symboliques, se contentant plutôt de décrire un parcours de vie, un embryon de destin, au coeur d'un récit qui débute et se conclut précisément dans ce bureau. C'est le lieu où tout se joue, le siège d'un statisme que le film parvient pourtant à briser constamment par des coups d'accélérateur et grâce au mouvement constant d'une mise en scène qui colle en réalité à la peau de son jeune héros, sauvage et fougueux, qui ne marche jamais droit mais garde la tête haute, comme le précise le titre. Rod Paradot (photo ci-dessous) est le seul à regarder Deneuve droit dans les yeux, et cela même si le cadre ne permet que trop rarement de les découvrir côte à côte. L'un des grands films français de l'année, je le répète.

tetehaute2.jpgLa Tête haute est actuellement à l'affiche en salles.

02:12 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | |