08/03/2015

Albert Maysles nous a quittés

salesman.jpgCette photo montre le tournage de Salesman, édifiant et génial documentaire en noir et blanc sur le quotidien laborieux de représentants en bibles faisant du porte à porte pour vendre leurs livres. Sorti en 1969, cosigné par Charlotte Zwerin, il demeure sans doute l'un des films les plus célèbres des frères Maysles, Albert et David, qu'on peut à juste titre considérer comme les pères (avec quelques autres comme D.A. Pennebaker) de ce qu'on a appelé le cinéma direct il y a un peu plus de cinquante ans. Leur filmographie est très étendue. Ils filmèrent entre autres les Beatles, les Rolling Stones (dans le célèbre Gimme Shelter), Orson Welles et Marlon Brando.

Mais aussi Edith Ewing Bouvier Beale et sa fille, respectivement tante et cousine de Jacqueline Kennedy-Onassis, dans Grey Gardens en 1975. Titre qui renvoie à la demeure incroyable où vivaient ces deux femmes, au sein d'une végétation sauvage et entourées d'une dizaine de chats. Un film hallucinant qui fait partie des documentaires qu'il faut absolument avoir vu. Sur certaines éditions DVD, on peut même découvrir The Beales of Grey Gardens, montage d'autres rushes finalisé en 2006. David Maysles est décédé en 1987 à New York à l'âge de 55 ans. Son frère Abert Maysles l'a rejoint le 5 mars dernier. Il avait 88 ans.

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05/03/2015

Regards croisés dans "American Sniper"

american-sniper.jpgDifficile de trouver un photogramme d'American Sniper n'évoquant pas (ou peu) la guerre. Sur cette image, Bradley Cooper retrouve son épouse, mais le cadre est tout sauf intime. En amorce, on voit l'épaule d'un soldat et à l'arrière-plan la tête d'un homme qui semble surgir dans la perspective pour les séparer. Nous sommes à l'extérieur, et l'insigne américain - renvoyant aussi au titre du film - bien visible cousu sur l'uniforme de Cooper ne fait pas mystère de sa nationalité. Les regards des deux personnages se rejoignent à droite du centre de l'image, ce que souligne du reste (volontairement ou non, peu importe) une ligne derrière eux, vestige du décor usité pour cette séquence. Le plan est relativement serré, même si de larges bandes d'espace blanc subsistent à gauche et à droite du couple.

Trente-quatrième film de Clint Eastwood, American Sniper est centré sur un personnage unique qui se fond avec le travail (ou la vocation) qu'il a choisi de faire. La morale reste donc ici logiquement hors-champ, hors-fiction, et le regard d'Eastwood ne se situe clairement pas à ce niveau-là. Ni héros ni salaud, son protagoniste demeure cet homme plutôt ordinaire qu'il n'a cessé d'être depuis une enfance qui l'a façonné et sans doute convaincu de devenir ce tueur professionnel, froid et efficace qu'on découvre dans le film. Abordant ce récit (tiré de l'autobiographie du tireur d'élite Chris Kyle, parfois surnommé "La Légende") de front et sans la distance qui lui aurait sans doute évité une polémique aussi stérile qu'inutile, Eastwood ne prétend pas non plus relire l'histoire américaine récente. La juxtaposition d'un regard direct et d'un travail de mise en scène convenable (à défaut d'être génial comme dans d'autres de ses films) génère un résultat parfois hybride mais toujours cohérent. A cette image, Bradley Cooper est bon mais jamais transcendant.

American Sniper est actuellement à l'affiche en salles.

 

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04/03/2015

"Two Years at Sea", un monde au-delà des images

twoyearsatsea.jpgUn noir et blanc envoûtant, un grain de pellicule - 16 mm - comme on n'en voit (hélas) presque plus, une silhouette fantomatique sur une curieuse embarcation, la tranquillité résiduelle d'une surface aquatique dans laquelle tout semble se dédoubler, comme dans un jeu de symétrie fantasque et diaphane. Et surtout le mystère, d'une immanence perceptible, qui entoure un plan dont l'immédiateté esthétique signale déjà la présence d'un univers. Un peu de Bela Tarr, quelque chose de Dwoskin, une filiation vers Pedro Costa, vers Sokourov également, et je pourrais en citer d'autres. Ou même ne citer personne. Two Years at Sea ne raconte rien, ne délivre rien. Ni message, ni morale, ni leçon. On y suit un vieil homme, un ermite du nom de Jake Williams, dans ce qu'on suppose être son quotidien, coupé du monde, immergé dans un paysage dont on taira le nom, tout au long d'un métrage en forme d'élégie, de recueillement, d'incantation. Hypothèses et supputations, tout cela hors-champ, hors-film, résistent ainsi miraculeusement à une oeuvre qui se refuse à toute interprétation.

Un bloc de pure poésie dont la longueur, la lenteur et la densité des plans-séquence génèrent un trouble qu'on ne saurait définir. Le miracle, c'est qu'il y ait eu une caméra. Que quelqu'un (il s'appelle Ben Rivers, est Anglais, a déjà signé de nombreux courts-métrages visiblement du même style, bricolés, expérimentaux) ait filmé tout cela. Car cette présence-là se laisse même oublier. Elle disparaît au gré de plans hypnotiques et hallucinés, éclaircies fugaces vers un monde perdu et intangible. Un monde au-delà du monde, au-delà du réel et de ses images. Two Years at Sea avait été projeté dans une section parallèle de la Mostra de Venise en 2011. Puis plus personne n'en avait reparlé. Il est sorti en France le 4 février (dans trois salles à Paris), le même jour que le Jupiter Ascending des Wachowksi, dont le budget marketing seul suffirait à financer plusieurs films de Ben Rivers. Et il n'y a aucune ironie dans cette comparaison.

Two Years at Sea passe en ce moment au Cinéma Spoutnik.

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