27/05/2015

L'étrange destin de Renée Falconetti

darc.jpgCe visage gravé sur pellicule pour l'éternité. Incarnation d'une Jeanne d'Arc si souvent représentée au cinéma, mais rarement comme Dreyer en 1928. Le film s'appelle La Passion de Jeanne d'Arc et date de la fin du muet. Période où le genre se trouve en état de grâce dans le monde entier. Un métrage unique et incomparable, succession de gros plans et récit d'une passion vécue comme celle du Christ par son interprète. Renée Falconetti, justement. L'actrice d'un seul film. Après Dreyer, elle ne tournera plus. Pire, elle disparaîtra quasiment de la circulation. Un peu de théâtre - elle fut pensionnaire à la Comédie française - puis un départ pour l'Argentine au début de la Seconde guerre mondiale, en 1943. Pourquoi est-elle allée se perdre là-bas, s'interrogeait en 1992 le cinéaste Edgardo Cozarinsky dans un passionnant documentaire, Boulevards du crépuscule, où il partait sur les traces de l'actrice (ainsi que sur celles de Robert Le Vigan, autre grand exilé) dans une Buenos Aires où, on s'en doute, les archives la concernant ne sont pas légion? Je n'ai pas revu Boulevards du crépuscule, j'ignore même s'il existe en DVD ou sur le net, et ces imbéciles de moteurs de recherche, lorsque je tape son titre, m'orientent sans grande surprise vers Boulevard du crépuscule de Billy Wilder (Sunset Boulevard).

De Renée Jeanne Falconetti, née le 21 juillet 1892 à Pantin, et non à Sermano en Corse d'où sa famille était originaire, nous ne savons donc pas grand-chose. Selon wikipedia, elle se serait donnée la mort le 12 décembre 1946 au Brésil. Ses restes reposent dans un caveau familial, au cimetière Montmartre à Paris. Sa fille Hélène lui survécut et écrivit plus tard, en 1987, un livre sur sa mère, entremêlant son destin à celui de son propre fils, le comédien Gérard Falconetti (1949 - 1984), vu notamment chez Eric Rohmer et prématurément décédé à l'âge de 35 ans. Le livre est épuisé et je ne l'ai pas lu. Renée Falconetti, après son triomphe dans La Passion de Jeanne d'Arc, a-t-elle fait exprès de s'évanouir, de disparaître, de retourner à une sorte d'anonymat troublant qui la regarde elle seule? A-t-elle fui quelque douloureux secret, a-t-elle refusé les propositions d'un univers qui ne lui correspondait pas? Ces hypothèses sont gratuites et irréductibles. D'elle, il ne reste qu'un film, un chef d'oeuvre de 1928. Rien de plus, rien de moins.

La Passion de Jeanne d'Arc passe en ce moment aux cinémas du Grütli dans le cadre de la manifestation "Il est une foi", événement organisé en collaboration avec l'église catholique romaine.

19:48 Publié dans Cinéma, Cinéma muet | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook | | | |

25/05/2015

Festival de Cannes : on a échappé au pire !

varda.jpgFinalement, les choses auraient encore pu être pires. Marion Cotillard aurait pu remporter le prix d'interprétation pour Macbeth et venir sangloter façon lady Machin en remerciant Jacques au sixième rang de lui avoir offert un rôle sans jambes il y a trois ans. Michael Fassbender aurait pu décrocher le prix d'interprétation masculine pour la même tambouille (je vous laisse deviner dans quel rôle) et s'embarquer dans un french discours au phrasé parfait, histoire de faire comprendre son statut d'acteur total, lançant au passage quelques oeillades à ces rombières qui le trouvent aussi sexy qu'une pub pour Nescafé. Maïwenn (Le Besco) aurait pu recevoir le Grand Prix du Jury pour Mon roi, et, les yeux mouillés ou pire, débiter un chapelet de lieux communs sur les difficultés de ce cinéma français dont elle s'imagine être désormais l'emblème. Gus Van Sant aurait pu gagner la Palme d'or pour The Sea of Trees, mais tel Terrence Malick dans ses grands moments, aurait envoyé Matthew McConaughey bredouiller pour lui sur la scène du Grand Théâtre Lumière. On aurait sifflé, on se serait indigné, on aurait applaudi. Comme toujours.

Les invités auraient pu gravir les marches de cette soirée de clôture sur du Sardou (J'habite en France, Etre une femme, je continue?), avec Louane Emera dans la salle pour les accueillir en live. Les Asiatiques auraient souri, ils sont toujours polis. Les Français auraient tiré la tronche, en mode 2-0 contre le Danemark au Mondial 2002 (si, si, souvenez-vous, c'était un matin). Laetitia Casta, au moment de remettre un prix, aurait écorché les noms des cinéastes qu'un sadique assistant avait ventilé dans son discours. Ah non, ça on y a eu droit! Avec ensuite en prime un buzz crétin sur la robe Givenchy à franges arborée par l'actrice (furieuse envie de mettre des guillemets, je m'abstiendrai pour cette fois) hier au soir. Franchement, ça intéresse encore quelqu'un? Ce monde est désespérant.

Mad Max Fury Road aurait pu se retrouver en compétition, provoquant des débats sans fin dont je vous fais grâce des intitulés imbéciles. Apichatpong Weerasethakul aurait aussi pu concourir avec Cemetery of Splendour, même si la section Un certain regard semblait lui convenir parfaitement, mais il n'y aurait pas eu de débat et tout le monde aurait trouvé cela normal. Thierry Frémaux aurait pu ajouter à sa sélection française compétitive les opus de Gaspar Noé et Emmanuelle Bercot, faisant monter leur nombre à sept dans la course à la Palme. A ce niveau, je n'ose même pas imaginer la tête des Italiens, qui râlent déjà et crient famine parce que le palmarès ne reflète pas les quotas de la sélection.

Bref, à Cannes, le pire est en fin de compte toujours évité, quoi qu'en pensent certains. Mais la victoire françaiiiiise d'hier soir fut aussi celle d'Agnès Varda recevant sa Palme d'honneur (photo ci-dessus). Le plus beau moment et le seul instant de grâce du palmarès du 68e Festival de Cannes. Un discours sobre, imagé et émouvant, comme un instantané extrait d'un de ses documentaires. Et une leçon de modestie face à cette famille d'ego réunie arbitrairement dans l'attente de leur moment de gloire non cryptée sur Canal +. Vive Cannes, rendez-vous l'année prochaine.

22:13 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook | | | |

24/05/2015

Festival de Cannes: liquidation après palmarès

laureats.jpgDérogeant à l'un des rares principes de mon blog, qui consiste à ne jamais citer qui que ce soit, je me vois obligé de rapporter l'une des phrases émises par Jacques Audiard juste après avoir reçu "sa" Palme d'or pour Dheepan des mains des frères Coen: "Je remercie Michael Haneke de ne pas avoir tourné cette année." Allusion maladroite au fait que le fils du regretté Michel Audiard voisinait chaque fois en compétition avec le cinéaste autrichien lorsque ce dernier remporta ses deux palmes. En 2009 pour Le Ruban blanc, année du formidable Un prophète (d'Audiard). Et en 2012 pour Amour, année du surfait De rouille et d'os (d'Audiard toujours). Maladroite, prétentieuse et d'une consternante muflerie, puisque la phrase sous-entend que le cinéaste se supposait de toute façon supérieur cette année à ses dix-huit concurrents. Dheepan est un très bon film, mais il ne méritait absolument pas la Palme d'or.

En revanche, Le Fils de Saul, incroyable premier long-métrage du jeune Hongrois Laszlo Nemes, l'aurait méritée. Il remporte le Grand Prix du Jury, et on ne peut hélas pas rembobiner le fil de la cérémonie pour espérer voir ces deux prix s'inverser. Ex-assistant de Béla Tarr, Nemes a par ailleurs justifié son choix d'avoir tourné en pellicule, la définissant comme l'âme du cinéma. Comme il a raison. Au diable le numérique, a-t-on envie d'ajouter, quitte à provoquer l'ire de ceux qui ne sont pas d'accord, ce dont je me fous éperdument.

Rien à dire sur le Prix de la mise en scène. Personne n'a vraiment compris ni cherché à comprendre The Assassin de Hou Hsiao-hsien (sauf en potassant le press-book du film au préalable), mais avec de telles images, ce n'était pas nécessaire. Le film est magnétique. J'en profite pour préciser ici que je ne donne aucun détail sur le contenu des films dans ce billet, vous pouvez pour cela consulter les précédents papiers de ce volet cannois de mon blog.

C'est la première fois de sa vie que Vincent Lindon reçoit un prix. C'est aussi l'une des premières choses qu'il a dites en venant chercher son prix d'interprétation masculine, si mérité pour La Loi du marché de Stéphane Brizé. Lindon est un immense acteur et l'un des plus grands en France.

Le Prix du jury a distingué l'étrange The Lobster, du Grec Yorgos Lanthimos. A ce stade, je présageais semblable audace pour la Palme, espérant secrètement mais sans trop y croire que le jury ferait triompher un cinéaste hongrois totalement inconnu trois semaines avant, mais non. Il a préféré le consensuel, le convenable, le mou, l'honorable ou, comble de l'horreur, le mainstream.

Emmanuelle Bercot, prix de la meilleure interprétation féminine pour Mon roi de Maïwenn! Comment dire? LOL

Rooney Mara, prix de la meilleure interprétation féminine ex-aequo pour Carol de Todd Haynes. Je veux bien, elle le mérite, et je m'en réjouis pour elle, mais... et Cate Blanchett? On lui a préféré Bercot dans le Maïwenn? Re-LOL

Prix du scénario pour Chronic de Michel Franco. Où l'on découvre qu'il y en avait un (de scénario). Je sais, c'est gratuit, mais ce prix frise la politesse et la contrition à deux balles.

Palme d'honneur à Agnès Varda. La cinéaste était parfaite et bouleversante.

Enfin, quelques lignes pour signaler que l'un de mes coups de coeur de la quinzaine, Hrutar (Rams, Béliers en français), petit film islandais de Grimur Hakonarson, a obtenu le Prix Un certain regard. Il y a des béliers partout, et c'est donc un bonheur.

A demain (car: non, ce n'est pas tout à fait fini).

21:51 Publié dans Cinéma, Festival de Cannes 2015 | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook | | | |